"On est véritablement devant un diktat russe et c'est Poutine qui fait la loi" se désole Raphaël Pitti, spécialiste en médecine de guerre.

Raphaël Pitti, médecin, anesthésiste-réanimateur et spécialiste de l'urgence.
Raphaël Pitti, médecin, anesthésiste-réanimateur et spécialiste de l'urgence. © Maxppp / Chris Huby

Le Conseil de sécurité des Nations unies avait un "choix crucial" à faire, comme l’écrivent le médecin humanitaire Raphaël Pitti et le président de l’UOSSM en France Ziad Alissa dans une tribune parue dans le Monde ce jeudi. Finalement, l’ONU a décidé de prolongé de six mois le couloir humanitaire entre la Syrie et la Turquie. Raphaël Pitti était l’invité de France Inter ce samedi 10 juillet à 7h50.

FRANCE INTER : Pourquoi ce couloir humanitaire est si important ?

RAPHAËL PITI : "On se situe dans le Nord-ouest de la Syrie, dans la zone d'Idlib. Elle n'est pas du tout contrôlée par le régime. Elle est sous le contrôle des forces rebelles et en particulier du groupe Hayat Tahrir Al-Cham. Il est l'ancien Al-Nosra, qui s'était affilié à Al-Qaïda, mais qui a dénoncé son affiliation maintenant. Elle est aussi sous le contrôle surtout des Turcs dans cette zone. Le régime n'y est pas. La population est prise au piège dans cette région, soit 2,8 millions de personnes qui étaient à Alep, à la Ghouta, à Deraa, dans le sud. Chaque fois qu'il y avait une situation d'extrême violence et qu'ils ont été assiégés par les forces du régime, ils pouvaient se réfugier dans la zone d'Idlib, considérée comme une zone de désescalade de la violence et pour laquelle ils pouvaient être protégés."

Cette population est totalement indépendante d’une aide humanitaire ?

"Absolument. Il y a 2,8 millions de personnes qui vivent dans une situation de très grande précarité et ils sont complètement dépendants de l'aide humanitaire internationale. C’est pour cette raison que des corridors humanitaires étaient autorisés par une délibération de l'ONU, et qui permettait le transfert de l'aide directement au travers de la frontière turque sans passer par le régime."

Il y avait plusieurs points de passage au départ avec l'Irak, la Turquie, la Jordanie ?

"Il n’en reste qu’un seul. Les Russes se sont évertués peu à peu à essayer de tous les faire fermer. Il y a plus qu'un seul passage, celui de Bab al-Hawa. Il y en avait deux encore en 2019. Les Russes ont voulu tous les fermer pour dire que la guerre était terminée et que le régime était tout à fait légitime pour assurer lui-même la distribution de cette aide humanitaire. Nous savons pertinemment que cela n'est pas vrai." 

Le régime continue de bombarder la zone d'Idlib pour créer une situation d'oppression et de terreur sur la population. Il est bien évident que fermer ce corridor humanitaire, c'est vouloir affamer la population.

1000 camions passent chaque mois par le passage de Bab al-Hawa, pour les besoins les plus fondamentaux, comme s’alimenter et se soigner ?

"Il y a une quarantaine d'ONG, de petites associations locales qui contribuent à la distribution de cette aide humanitaire. Il y a au total 4,2 millions personnes, plus de la moitié sont des réfugiés. Ça ne peut pas se faire autrement. Arrêter cette aide humanitaire internationale, c'est mettre la population dans une situation de difficulté extrême." 

Le corridor humanitaire est prolongé de six mois, c’est un soulagement ou ce n’est pas assez?

"Non, ce n'est pas un soulagement. La résolution présentée par les pays occidentaux comme la Norvège et l'Irlande demandait au contraire la réouverture d'autres couloirs humanitaires. Au moins deux sur les quatre qui existaient avant 2019. Elle demandait aussi de l’aide pour le Nord-est de la Syrie pour toute l’année qui arrive. Les Russes sont arrivés avec une autre résolution qui était le maintien de celle-ci pendant six mois, voire le renouvellement. C'est eux qui décide exactement de la politique qui doit être pratiquée, tant sur le plan humanitaire que sur le plan politique en Syrie. Les Russes font la pluie et le beau temps. La population est en situation de très grande précarité. En plus, elle est confrontée au Covid-19 à présent. Il manque de l’oxygène, de la réanimation. Dans six mois, il faudra de nouveau plaidoyer, alerter sur cette situation. C'est vraiment scandaleux. On est vraiment sous un diktat russe et les Occidentaux se laissent faire par rapport à Poutine." 

Les Etats-Unis réclamaient également une prolongation d’un an. C’est un recul pour eux. Vous en voulez aux américains ?

"Bien évidemment. On montre la faiblesse du monde occidental par rapport à Poutine. (…) Il apparaît à ce moment-là comme quelqu'un qui a qui a du cœur, ce qui n'est pas vrai du tout. S'il avait vraiment du cœur, il aurait autorisé le maintien des quatre couloirs humanitaires et il n'en aurait pas fermé trois autres pour maintenir celui-là pendant six mois. On est véritablement devant un diktat russe et c'est lui qui fait qui fait la loi." 

Cliquez ici pour écouter l'interview complète de Raphaël Pitti par Amélie Perrier le 10 juillet à 7h50.