Au large de Zarzis, au sud de Djerba, près de la frontière libyenne, le naufrage d'une embarcation de migrants a fait 83 morts le 1er juillet, selon le témoignage des trois rescapés. Depuis, habituée des opérations de sauvetage, la ville enterre les cadavres arrivés sur les plages, anonymes.

A Zarzis, des employés de la ville enterrent des corps de migrants anonymes, morts en mer
A Zarzis, des employés de la ville enterrent des corps de migrants anonymes, morts en mer © Radio France / Rémi Brancato

Au bout d'une petite route en terre, à l'extérieur de Zarzis, ville touristique au sud de Djerba, le Croissant rouge gère un centre d'accueil d'urgence pour les réfugiés. Derrière, un terrain de 2 500m², clôturé par des murs neufs : c'est le nouveau cimetière des morts anonymes, ces migrants noyés après le naufrage de leurs embarcations, dont les corps échouent sur les plages de la ville.

"C'est un drame ce qui se passe à Zarzis, voir cela, c'est vraiment trop d'émotion", lâche Faouzi Khenissi, maire adjoint, venu coordonner les opérations d'enterrement. Neuf corps sont disposés dans des sacs mortuaires blancs, dans une petite camionnette. 

Des numéros sur les sépultures, faute de noms

En cinq jours, la ville et le Croissant rouge ont organisé quatre enterrements de ce type et un cinquième est prévu ce jeudi : le 1er juillet, une embarcation partie de Libye a chaviré avec à son bord 86 personnes. Seuls trois jeunes hommes ont survécu. "Quand on a enterré ici une vingtaine de personnes, les immigrés qui habitent ici pleuraient", raconte Faouzi Khenissi.

Une tranchée a été creusée, chaque emplacement est séparé par des briques. Des employés municipaux s'activent, masque hygiénique sur le visage et gants plastifiés. Ils portent en terre les dépouilles. "Ces gens-là ne sont pas formés pour enterrer des corps" s'agace Faouzi Khenissi, qui mobilise les équipes de la ville pour récupérer les cadavres sur les plages, les transporter à la morgue, puis à l'hôpital de Gabès, à 130 km au Nord et enfin pour les enterrer.

Des pancartes en bois numérotées pour chaque sépulture
Des pancartes en bois numérotées pour chaque sépulture © Radio France / Rémi Brancato

Mongi Slim, président du Croissant Rouge de Zarzis, apporte de petites pancartes en bois, pour y inscrire des numéros. "On n'a pas les noms, malheureusement, on n'a que les numéros : on va les mettre sur des tombes, il y aura une référence pour les ADN, si quelqu'un les réclame, on pourra faire une comparaison génétique et même porter le corps jusque dans le pays d'origine", explique-t-il.

Des prélèvements ADN pour conserver une trace

Pour la première fois, des prélèvement ADN ont été effectués sur les corps pour tenter, un jour peut-être, de redonner une identité à ces exilés anonymes. 823 ont déjà été enterrés dans un premier cimetière, créé dans une ancienne décharge, en 2010. 18 corps, issus du dernier naufrage y ont été inhumés samedi, il est désormais plein.

Le Croissant Rouge a donc acheté ce nouveau terrain, qui sera aménagé prochainement, décoré, des arbres y seront plantés. "Nous avons collecté de l'argent pour le dédier à ces inconnus qui arrivent par la mer" détaille Mongi Slim.

Les inconnus du dernier naufrage, on en connaît le nombre grâce à Ousmane et deux autres jeunes hommes. Ce malien de 20 ans, loge désormais à quelques mètres de ce cimetière. Il est l'un des trois rescapés du drame du 1er juillet.

Trois jours en mer, accrochés à une planche

Au petit matin, il raconte avoir quitté Zouara, en Libye, à bord d'un zodiac, avec 85 autres passagers, dont 7 femmes. "Il y avait des trous dans le bateau", se souvient le jeune homme. L'embarcation prend l'eau, les passagers se regroupent, le bateau chavire. "Un téléphone est tombé dans l'eau", explique encore Ousmane, "il n'y avait pas de bateaux tout près"

"On a tenu la planche pendant trois jours, trois jours dans l'eau"

Au départ, sept migrants s’accrochent, comme lui, à une planche du zodiac qui flotte encore mais seuls quatre résistent. "On a tenu la planche, lundi, mardi, mercredi, pendant trois jours, trois jours dans l'eau" raconte-t-il. Avant d'être secourus par des pêcheurs et la marine tunisienne. L'un d'eux succombera à son arrivée à l'hôpital. "En mer, on n'avait pas d'eau à boire, pas de nourriture : j'ai cru que nous allions tous mourir dans l'eau", se souvient Ousmane.

Ousmane, jeune malien de 20 ans, est l'un des trois rescapés du naufrage
Ousmane, jeune malien de 20 ans, est l'un des trois rescapés du naufrage © Radio France / Rémi Brancato

"Pas question de repartir en France en bateau", conclut son ami, rescapé lui aussi. "Ça suffit, c'était la première et la dernière fois". Les représentants de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Zarzis, assurent que les trois jeunes hommes ont accepté de formuler une demande de retour accompagné dans leur pays d'origine.

Mais Ousmane, lui, nous explique vouloir retourner en Libye, pour reprendre un bateau, et un jour, peut-être réaliser son rêve européen de jouer au football. "Non je n'ai pas peur" lâche-t-il.

"Les passeurs, cela ne devrait pas exister"

Plus au Nord, sur la plage de la zone touristique, Michel et Chantal, venus de Bordeaux, profitent de leur vacances, comme chaque été depuis plus de trente ans dans le même hôtel. Mais cette année, l'image de carte postale a viré au cauchemar. "On a vu un corps retourné sur le ventre", raconte Michel, "des corps en décomposition", abonde Chantal. "Le matin il y en avait six, dont deux affreusement mutilés : les passeurs, cela ne devrait pas exister", conclut le retraité.

La plage où une dizaine de corps ont été découverts le 11 juillet dernier, à Zarzis
La plage où une dizaine de corps ont été découverts le 11 juillet dernier, à Zarzis © Radio France / Rémi Brancato

Comme eux, touristes et habitants ont encore en tête les images de ce jeudi 11 juillet, 45 corps sont arrivés sur les plages du secteur en une journée. "Je suis resté traumatisé pendant trois jours" raconte Chokri, pêcheur côtier. 

463 migrants secourus au large de la Tunisie en 6 mois

Comme chaque été, avec les beaux jours, les départs de Libye, pays voisin, se multiplient. Mais avec une intensité particulière cet été : pour les six premiers mois de l'année, déjà 463 personnes ont été secourues au large de la Tunisie dont 162 rien que dans le secteur de Zarzis, selon l'OIM. "Le problème c'est la Libye" estime Faouzi Khenissi, "tant qu'il n'y a pas d'Etat en Libye, ce phénomène continuera et nous, on est seulement à une cinquantaine de kilomètres!"

"De façon indirecte, l'Europe nous rejette ses migrants"

Le maire adjoint pointe aussi la responsabilité de l'Europe, et notamment de l'Italie, qui refuse aux navires humanitaires des ONG d'accoster. "Porter en aide aux migrants est pratiquement devenu un délit, mais pour nous c'est un devoir!" dit-il. "De façon indirecte, l'Europe nous rejette ses migrants" constate Mongi Slim. Avec une telle situation, les deux hommes s'attendent à devoir gérer d'autres corps, rendus par la mer, cet été.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.