Chargé de l’enquête sur la double explosion d’un stock de nitrate d’ammonium dans le port de la capitale libanaise le 4 août 2020, le juge Tarek Bitar déchaîne les passions et se heurte au refus de plusieurs responsables politiques ou sécuritaires d'être entendu.

Un soutien du Hezbollah brandit une pancarte demandant le limogeage du juge Tarek Bitar, le 14 octobre 2021
Un soutien du Hezbollah brandit une pancarte demandant le limogeage du juge Tarek Bitar, le 14 octobre 2021 © AFP / JOSEPH EID

Au Liban, l’ancien Premier ministre Hassan Diab devait comparaître ce jeudi dans l’enquête sur l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth, le 4 août 2020, qui avait fait plus de 200 morts et 6500 blessés. Mais il ne se présentera pas devant le juge, ses avocats ayant porté plainte contre l’État libanais pour empêcher cette audition. Ce n’est pas le premier responsable qui refuse d’être entendu par le juge chargé de l’enquête. Un juge qui s’appelle Tarek Bitar et qui déchaîne les passions. Pour ses détracteurs, il est politisé et à la solde de l’étranger. Pour ses défenseurs, il défie l’impunité au nom de la vérité.

Une histoire qui ressemble à celle de David contre Goliath, même si on ne connaît pas encore l’épilogue. Celle d’un juge réputé et respecté pour son indépendance, son impartialité, sa rigueur et sa détermination, confronté à une oligarchie libanaise qui s’est toujours vue au-dessus des lois, habituée depuis la fin de la guerre civile à écraser tout ce qui se dresse devant elle : l’impunité totale par le clientélisme, le communautarisme, la corruption, la menace, l’intimidation, la manipulation voire l’élimination.

La bête noire des deux grands partis chiites libanais

Jusqu’à présent Tarek Bitar, 47 ans, résiste. Protégé 24 heures sur 24 par l’armée, le juge travaille et avance dans son enquête. Pas une faute de procédure, malgré tous les recours tentés contre lui par les responsables politiques ou sécuritaires qu’il veut auditionner. Pas un mot à la presse, car la lumière des caméras ne l’attire pas et que la notoriété du justicier ne fait pas partie de sa personnalité. S’il parle, c’est aux prévenus qu’il a déjà pu interroger ou aux familles de victimes qu’il tient informé.

Et c’est bien parce qu’il s’est toujours tenu loin des copinages, des réflexes sectaires et des allégeances étrangères qui gangrènent le Liban, que Tarek Bitar irrite, agace, et est devenu la bête noire de certains Libanais, emmenés par les deux grands partis chiites qui veulent à tout prix l’écarter : le Mouvement Amal du président de la Chambre, Nabih Berry, et le Hezbollah pro-iranien, dirigé par Hassan Nasrallah, habitué lui à la clandestinité. Tarek Bitar a eu l’outrecuidance de convoquer d’anciens ministres issus de leur rang ou proche d’eux. Son enquête est donc selon eux "sélective", "politisée" et "ciblée", son agenda "dicté par l’étranger", Europe et États-Unis en tête. Le juge a pourtant réclamé l’audition de responsables liés à d’autres leaders confessionnels libanais, qui se sont aussi dérobés. Selon l’ONG Human Rights Watch, qui a récapitulé les enquêtes menées par la presse dans un rapport publié cet été, toutes les personnalités qu’il vise ont bien une responsabilité dans le drame du 4 août, au moins par négligence.

Pressions et bruits de balles dans Beyrouth

"Pourquoi le juge Bitar ne se concentre pas plutôt sur l’origine du nitrate d’ammonium, comment il est arrivé à Beyrouth ?", s’interrogent aussi ses détracteurs. Il le fait, mais "la marchandise a été achetée par un montage de sociétés offshore et payée par des transactions offshore et opaques, hors du Liban", tranche une source judiciaire citée par le quotidien L’Orient le Jour, en soulignant que "le juge libanais n’a aucune marge de manœuvre là-dessus".

Menacé d’être déboulonné par voie judiciaire ou politique, discrédité et ridiculisé via les réseaux sociaux, le juge Bitar reste néanmoins imperturbable. Sourd aux pressions, aux intimidations, et même au bruit des balles qui ont raisonné dans Beyrouth le 14 octobre, quand une manifestation organisée par le "tandem chiite" a dégénéré en affrontements armés à la lisière d’un quartier chrétien, là même où passait la ligne de démarcation pendant la guerre civile. Comme pour rappeler que l’ordre milicien peut s’imposer à celui de l’État, et tenter de montrer que Tarek Bitar et son enquête sont devenues une menace pour la paix civile libanaise. Un juge dangereux aussi pour le gouvernement né après treize mois de tergiversations politiques, mais qui risque d’imploser, car les ministres chiites menacent de démissionner s’il n’est pas écarté. Même si l’effondrement économique du pays se poursuit. Même si un Libanais sur deux a basculé dans la pauvreté.

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