Le 11 février 1979, l'ayatollah Khomeini prend le pouvoir à Téhéran. 40 ans après, nous avons passé une semaine en Iran avec Gilles Gallinaro, technicien de reportage. D'Ispahan à Téhéran, en passant par Qom, voici ce que nous avons retenu, ce qui nous a marqué.

© Getty / Saeid Zareian/dpa

Il pleut. Une pluie froide. Hier, le soleil brillait. Demain, il fera grand beau. Atmosphère étrange pour le quarantième anniversaire d’une Révolution qui a bouleversé le Moyen-Orient. Les partisans de la République islamique y voient un signe du destin alors que l'Iran est victime de graves pénuries d'eau depuis plusieurs années.

Le jour J de l’anniversaire : "Mort à l’Amérique", "Mort à Israël"

Il est 8 heures du matin. Nous prenons le métro pour assister aux célébrations place Azadi ("Liberté" en persan). Wagon mixte. En ce jour de manifestation massive, les rames sont à moitié vides. Car les Iraniens marchent pour commémorer la chute du Chah et le triomphe de Khomeini. Ils convergent vers le lieu de rendez-vous à partir de dix itinéraires différents. Nous arrivons par la station la plus proche, à l’ouest. Encore un kilomètre à parcourir jusqu'à la Tour Azadi, au centre de la place, monument emblématique de Téhéran, sorte de Y inversé, inauguré en 1971. Dehors, les haut-parleurs suspendus aux pylônes crachent des chants révolutionnaires. Les femmes ont revêtu un tchador. "Pas toutes", me fait remarquer notre traducteur, un conservateur âgé de 60 ans qui nous confiera avoir voté deux fois Ahmadinejad, en 2009 et 2013. D'après les opposants au régime, les Iraniens sont payés pour participer à ces manifestations officielles. Rien ne permet de le confirmer. Mais de nombreux stands distribuent gratuitement soupes, thé, ou gâteaux. 

Des Iraniens se rassemblent place Azadi ("Liberté" en persan) pour célébrer les 40 ans de la Révolution
Des Iraniens se rassemblent place Azadi ("Liberté" en persan) pour célébrer les 40 ans de la Révolution © Radio France / Franck Mathevon

Tenues sobres pour les hommes. Peu de couleurs dans l’ensemble. Sont visiblement rassemblés ici les classes populaires, les Iraniens attachés à la religion, aux valeurs de l’islam chiite. Les plus fidèles soutiens de la République islamique. 

Ils brandissent des drapeaux iraniens, des portraits de l’ayatollah Khomeini et de son successeur, l’actuel Guide Ali Khameneï. Ils crient "Mort à l’Amérique", "Mort à Israël". Au sol, une marelle est dessinée pour les enfants. Chaque case représente un drapeau américain, israélien ou britannique. 

Des Iraniens arborent des pancartes anti-Israël et anti-États-Unis lors des célébrations du 40e anniversaire de la Révolution
Des Iraniens arborent des pancartes anti-Israël et anti-États-Unis lors des célébrations du 40e anniversaire de la Révolution © Getty / Ali Mohammadi/Bloomberg

Vers 11h30, Hassan Rohani commence son discours. Personne ne semble y prêter attention. Les manifestants quittent la place. Les ultra-conservateurs, majoritaires dans la foule, méprisent ce président qui a trahi ses promesses. À leurs yeux, en signant l’accord nucléaire, en faisant tant de concessions aux Occidentaux, il a exposé son pays à de nouvelles sanctions et humilié l’Iran. "Il est fini", dit un manifestant.

De ce côté-ci de la place, la foule est clairsemée. Manque de ferveur. La météo et le contexte économique fournissent au moins deux explications. Nous pourrions en conclure que l'anniversaire ne fait pas recette mais les comptes-rendus télévisés nous démentiront. Côté est, les grands axes sont noirs de monde. En quittant les lieux, nous aurons d'ailleurs du mal à nous frayer un chemin parmi les manifestants. Nous ne verrons pas sur place les images les plus saisissantes : les drapeaux des États-Unis brûlés, un classique, ou les maquettes grandeur nature des missiles de croisière.

Des Iraniens brûlent des drapeaux américains et israëliens lors des célébrations du 40e anniversaire de la Révolution, le 11 février, à Téhéran
Des Iraniens brûlent des drapeaux américains et israëliens lors des célébrations du 40e anniversaire de la Révolution, le 11 février, à Téhéran © Getty / Ali Mohammadi/Bloomberg

Dans ce pays en crise, les Iraniens serrent les dents

Même les meilleurs avocats de la République islamique l’admettent : les temps sont durs. En 1979, Khomeini promettait la redistribution des richesses et la réussite économique. Quarante ans après, l'Iran souffre. Le rétablissement des sanctions américaines l’an dernier, après le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire de 2015, a plongé le pays dans une crise profonde. Les entreprises européennes ont déserté l’Iran. Impossible de braver les interdits de Washington. L’inflation revient au galop. Le rial s’est effondré. Il a perdu en un an 70% de sa valeur face au dollar.

Par rapport à ma dernière visite en Iran en mai dernier, les prix ont baissé de moitié pour le touriste nanti d’euros ou de billets verts, précieuses devises. Au restaurant, l’addition excède rarement cinq euros. Les produits importés sont bien souvent inaccessibles. Les Iraniens serrent les dents. Beaucoup d’entre eux rêvent d’exil. Une professeure d'anglais nous confie qu'elle a de plus en plus d'élèves depuis quelques mois. Des jeunes Iraniens qui veulent quitter le pays.

Encore une question sur les "gilets jaunes"

Cinquième jour de reportage. Nous visitons à Téhéran une exposition dédiée à l’industrie de l’armement en Iran ces quarante dernières années. Et une fois de plus, un interlocuteur nous interroge… sur le mouvement français des "gilets jaunes" ! "Vous avez vraiment beaucoup de problèmes en ce moment en France ! Que se passe-t-il ?"

Exposition à Téhéran dédiée à l’industrie de l’armement
Exposition à Téhéran dédiée à l’industrie de l’armement © Radio France / Franck Mathevon

En une semaine, le sujet est revenu tant de fois dans les discussions. Il y a ce journaliste d’IRNA, l’agence de presse de la République islamique, qui me demande ce que je conseillerais à Emmanuel Macron. Ce professeur de sciences politiques d’Ispahan qui prend l'exemple des "gilets jaunes" pour démontrer que l’Iran n’est pas plus fragile qu’un Etat occidental. Ou encore ce mollah qui lâche en souriant que la France, où des manifestants peuvent "perdre un œil ou une main", n’a aucune leçon à donner sur les droits de l’homme ou le programme balistique iranien. 

Les images des violences survenues en France ces dernières semaines ont fait le tour du monde. Les médias iraniens proches du pouvoir s’en délectent pour discréditer ces Français qui osent distribuer bons et mauvais points.

Dans la rue, des femmes sans voile, des couples qui se tiennent la main

Aujourd’hui en Iran, garçons et filles se tiennent la main dans les jardins publics. Des femmes portent un foulard couvrant à peine la nuque, une simple étole savamment posée sur le chignon. Certaines refusent ostensiblement de porter le voile. Des voix de chanteuses sortent des enceintes des restaurants. Les jeunes consultent en public des applications téléphoniques bloquées par le régime. Tout cela est officiellement interdit. Mais la police des mœurs a presque disparu du paysage iranien. Comme si les autorités voulaient donner un peu d’air à une population étranglée par la crise économique.

"On veut une évolution, pas une révolution"

Une nouvelle Révolution en Iran ? Un probable fantasme de l’Occident. Les Iraniens, les jeunes en particulier, critiquent de plus en plus ouvertement la République islamique, sa corruption, sa gestion de l’économie, ses erreurs diplomatiques, ses atteintes aux libertés… Mais combien sont-ils à souhaiter réellement son extinction ? "Une minorité, répond Omid, 29 ans, guide touristique à Téhéran. On souhaite d’abord des réformes. Une évolution, pas une révolution. Et on sait que ça prendra du temps. Quand il y a des manifestations contre le pouvoir, le mouvement est récupéré par d’autres. On ne veut pas de ça. Le changement doit venir de l’intérieur." Omid cite les Américains, l’Occident, l’opposition iranienne en exil qui s’emparent de la moindre contestation pour démontrer la fragilité du pouvoir. Une aubaine pour le régime qui y voit la preuve de l’instrumentalisation étrangère. Les Iraniens, même les plus critiques, se montrent attachés à leur souveraineté et veulent rester maîtres de leur destin.

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"On ne veut pas d'une autre révolution" explique Omid. "L'évolution ça marche mais ça prend du temps"

Par Franck Mathevon
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