Un corps décapité se balance sous le pont autoroutier en béton surnommé le Pont des Rêves. La corde est enroulée sous les aisselles. A coté de lui un drap avec écrit : Yo Lazaro Flores, apoyo a mi patron, el monte perros .

Le jour se lève et le flux des citadins qui vont au travail ne s'arrête pas devant le tableau sordide. Il faudra attendre près de quatre heures avant que les pompiers ne viennent détacher ce qui reste du malheureux.

Première mission, identifier le corps, il ne s'agit pas de Lazaro Flores comme le sous entend la signature macabre. Ce matin là, Lazaro Flores, petit entrepreneur, homme d'affaires modeste qui travaille en ville est bien vivant. Mais le message à peine codé qu'il reçoit ne laisse rien présager de bon.

Autrefois, les cartels s'entretuaient. Une guerre sans merci de règlements de compte et de contrôle du pouvoir. Aujourd'hui, la violence meurtrière s'est répandue comme une gangrène.

Les femmes et les enfants sont les nouvelles victimes . Le feminicidio est un fait récent. Le gynécide en français. Des femmes sont tuées simplement parce qu'elles sont femmes. Ces crimes sont apparues avec l'explosion des "maquiladoras", des ateliers de confection et contrefaçon où la force de travail est à 80 % féminine.

En dépit de salaires de misère, ces usines contribuent à l'émancipation de la femme qui gagne son du en dehors de la maison. Cette nouvelle indépendance a provoqué des réactions violentes, d'abord de la part de maris qui ne supportaient plus de perdre la mainmise sur le foyer.

Et puis, les meurtres, peu à peu, se sont généralisés. Mais les autorités ne prennent pas la mesure de ce nouveau massacre. Le meurtre d'une femme n'est jamais ciblé . C'est un crime comme un autre. Et puis, ces nanas sont toutes sauf de petites saintes , peut on entendre aussi dans les conversations de mecs. Le gynécide est un problème qui concerne aujourd'hui toute l'Amérique Latine.

Situation préoccupante aussi pour les jeunes laissés à eux même, parfois maltraités dans leurs propres familles, ils finissent par devenir des passeurs. La naîveté d'un enfant de douze ans peut avoir raison d'un douanier. Mais la ficelle est désormais connue, et les enfants sont utilisés pour commettre des crimes. Qui se méfiera de deux gamins qui jouent au foot dans la rue et vont dégainer un colt au passage de leur victime ? Phénomène marquant à Ribeiras del Bravo, à cent kilomètres de Juarez.

Un peu à la manière des enfants soldats africains. Les points de comparaison avec le continent noir ne s'arrêtent pas là. L'axe sud-nord, véritable chemin de croix de l'immigration, est semblable en tous lieux.

La piste du diable
La piste du diable © Radio France / WCM

Passeurs et mafia en Afrique du Nord, Passeurs et narco en Amérique Latine.

Les clandestins qui risquent leurs vies dans des barques à la dérive en Méditerranée. Des clandestins qui périssent sur la piste du diable , el camino del diablo , véritable zone désertique et aride pour passer la frontière en toute impunité. A condition de ne pas s'y perdre. Les morts de soifs et de faim ne se comptent plus. Tout comme les noyés au large de l'Italie.

Et l'argent déboursé par les candidats à l'immigration représente un véritable marché que les narco-trafiquants mexicains ont récupéré.

Femmes, enfants, immigrés ne sont pas les seules nouvelles victimes des narco-trafiquants. Les centres de désintoxication souvent gérés par des paroisses sont la cible d'actions commandos. Les tueurs entrent dans les locaux et ne laissent aucun survivant parmi les toxicos qui viennent se faire soigner et le personnel médico religieux. Les raisons : parmi les malades figurent des ex de groupes ou cartels qui pourraient parler et puis un camé ne doit pas guérir.

Le pasteur Galvan qui dirige une clinique de désintoxication pointe la passivité de l'armée. Des soldats sont toujours à proximité mais n'interviennent pas. Les militaires seraient porteurs d'une campagne de limpia social (nettoyage social).Eliminons les parias de la société : les drogués, les ex-criminels, les pauvres.

Dans une conférence de presse qui suivait le massacre d'un centre, le général Juarez demande aux journalistes de modifier leurs visions. Plutöt que d'écrire, "un nouvel assassinat", pourquoi ne pas évoquer "un criminel en moins" ?

Dans un monde sans repères, où la vie humaine n'a plus de valeurs, où la logique binaire du gentil et du méchant n'existe plus, entre noir et blanc, dans un gris brumeux, c'est d'ici que surgissent les monstres.__

Paradoxalement, depuis que le président Felipe Calderon a décidé de livrer une guerre sans merci aux narco en engageant les forces de l'armée, la violence a explosé et la politique présidentielle et le rôle joué par les militaires manquent singulièrement de clarté.

Que faire pour enrayer cette logique de la violence que ne parvient pas à contrer une volonté politique ? Comme toujours, suivre les flux financiers. Nous le ferons demain sur ce blog.

Dans toute affaire criminelle, l'argent est souvent la réponse

@ericvalmir sur Twitter

à partir du livre reportage "Amexica". Ed Vulliamy sera l'invité de Partout Ailleurs vendredi prochain. La face narco du Mexique, à podcaster.

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