Nadim Houry, directeur du département "Terrorisme - Lutte anti-terroriste" à Human Rights Watch, était l'invité de Bruno Duvic dans le journal de 13h. Il revient d'une troisième visite dans les camps du nord-est syrien, où sont détenues de nombreuses femmes affiliées à l'organisation État islamique.

Le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, détient plusieurs femmes françaises liées au djihadisme
Le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, détient plusieurs femmes françaises liées au djihadisme © Capture Google Maps

C'est un casse-tête juridique et sécuritaire pour la France : que faire des familles (femmes et enfants) des ressortissants français partis rejoindre le groupe État islamique en Syrie ? Paris envisagerait de rapatrier 150 enfants, retenus majoritairement par les Kurdes syriens, en particulier dans le camp de Roj, au nord-est du pays, mais sans leurs mères (soupçonnées d'être djihadistes ou a minima compagnes de djihadistes).

Nadim Houry, de Human Rights Watch, a visité à plusieurs reprises ces camps où sont notamment détenus des Françaises et leurs enfants. Il décrit des "camps de réfugiés avec des conditions très basiques de suivi sanitaire, sans aucune opportunité d'éducation pour les enfants, qui servent aussi de centres de détention". Les trois camps principaux regroupent environ 1 900 femmes et enfants, de 44 nationalités. Dont une vingtaine de Françaises liées à l'organisation État islamique.

"Le grand problème, c'est qu'ils n'ont accès à presque aucun service. Ils vivent dans des tentes, alors qu'on approche d'un deuxième hiver", explique Nadim Houry. "Déjà, en janvier passé, quand j'y étais, il faisait très froid la nuit, il y avait beaucoup de maladies, notamment respiratoires, puisqu'on n'est pas loin des puits de pétrole, donc l'air est très pollué. Et il y a aussi toute la poussière des steppes syriennes."

Des enfants "souvent nés sur place ou emmenés très jeunes"

Difficile de savoir s'il s'agit de "repenties" ou si elles restent liées au djihadisme. "Je ne suis ni leur avocat, ni leur psychologue", explique l'humanitaire. "La majorité veulent rentrer en France : _elles savent très bien qu'elle y seront confrontées à la justice française, elles l'acceptent, elles sont prêtes à répondre de leurs actes_. Elles veulent juste sortir de ce vide juridique dans lequel elles se trouvent."

Difficile aussi de savoir si elles accepteront, comme le demande la France, d'être séparées de leurs enfants pour leur permettre d'être rapatriés : "Elles veulent un futur pour leur enfant. Elles y sont très attachées : la majorité ont moins de cinq ans, ils sont souvent nés sur place ou ont été emmenés très jeunes. Il y a une sorte d'osmose qui s'est faite entre ces femmes et ces enfants ces dernières années, parce qu'ils ne sortaient pratiquement pas de leurs maisons sous Daesh. Et là, ça fait presque un an qu'ils vivent tout le temps ensemble sous la même tente. Donc _l'idée qu'on va facilement séparer les enfants des femmes me semble compliquée humainement et juridiquement_, même s'il faut trouver une solution."

Pour Nadim Houry, envisager de rapatrier ces femmes pour qu'elles soient jugées en France, c'est aussi un enjeu de sécurité : "Les Kurdes m'ont dit : "si leur pays ne les prennent pas, si la France ne les prend pas, on ne va plus les nourrir et on va les échanger". Il y a déjà eu des échanges en avril avec Daesh de femmes d'autres nationalités. Je pense qu'il faut être réaliste, il faut trouver une solution dans le cadre de l'État de droit. Si elles ont commis un crime, jugeons-les. Et si les Kurdes ne veulent pas les juger, que la France les juge."

"Dans les camps, il n'y a aucun effort de déradicalisation"

"Aujourd'hui, la France a un arsenal juridique très développé pour pouvoir les juger", rappelle-t-il. "C'est ce qu'elle a déjà fait avec les autres hommes et femmes qui sont revenus. Il faut mettre un terme à cette période de non-droit dans les camps, et penser à la réintégration de gens qui ont participé à Daesh. Et ça ne va pas se faire en les laissant seuls dans ces camps, où il n'y a aucun suivi psychologique pour les femmes et les enfants, aucun effort de déradicalisation."

Depuis 2014, des familles sont déjà rentrées : elles ont été renvoyées par la Turquie, quand les Turcs avaient arrêté des djihadistes français à la frontière. Un protocole avait été établi à l'époque par Bernard Cazeneuve et plusieurs djihadistes rapatriés à Paris y ont depuis été jugés. Mais ce protocole ne s'applique plus aux parents capturés par les Kurdes et les Irakiens depuis un an, et la France a par exemple laissé la justice irakienne condamner Mélina Boughedir à 20 ans de prison à Bagdad en juin dernier. Elle avait été la première Française à accepter que trois de ses enfants (de 4, 6 et 8 ans) rentrent sans elle. Son bébé, lui, est encore avec elle dans une prison irakienne.

Ce que semble préparer le gouvernement, c'est un rapatriement similaire, avec l'aide de la Croix Rouge. En France, beaucoup de grands-parents sont prêts à accueillir leurs petits-enfants nés sous Daesh. Des enfants qui seront suivis par des juges et pris en charge psychologiquement.

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