Acteur oscarisé, Forest Whitaker fait aussi partie de la catégorie bien fournie des "acteurs engagés". À la tête de son ONG , celui qui est aussi envoyé spécial de l'ONU, intervient dans plusieurs pays en proie à la guerre et aux violences dont le Soudan du Sud, perpétuellement au bord du chaos depuis son indépendance.

L'acteur engagé s'est exprimé depuis le siège de l'ONU à Genève.
L'acteur engagé s'est exprimé depuis le siège de l'ONU à Genève. © Radio France / Jérémie Lanche

Il a été icône du jazz pour Clint Eastwood, cambrioleur contrarié pour David Fincher, tueur à gages habité pour Jim Jarmusch, dictateur paranoïaque et sanguinaire pour Kevin Macdonald et même archevêque d'un pays qui se relève de près d'un demi-siècle d'apartheid pour Rolland Joffé. Mais ce jour-là, devant les journalistes de l'Association des correspondants accrédités auprès de l'ONU (ACANU) à Genève, Forest Whitaker est surtout un diplomate, envoyé spécial pour la paix et la réconciliation.

Ce rôle, l'acteur américain de 57 ans l'incarne avec brio pour l'ONU, sans forcer le trait. Depuis qu'il a interprété le dictateur ougandais Idi Amin Dada dans Le Dernier roi d’Écosse (2006), rôle pour lequel il a obtenu l'oscar du meilleur acteur, Forest Whitaker multiplie les engagements humanitaires. Il a même créé une fondation à son nom : la Whitaker Peace and Development Initiative (WPDI). Elle intervient depuis 2012 pour aider les plus jeunes dans les pays minés par les conflits et la violence. En Ouganda, notamment, scène du Dernier roi d’Écosse. Mais aussi au Mexique, et même aux États-Unis.

"Malheureusement, l'image qu'on a des jeunes est négative. Ils sont souvent considérés comme une part intégrante du problème, et pas assez comme une partie de la solution", avance Whitaker. Avec l'ONG Interpeace, WPDI lance un appel pour que la communauté internationale investisse massivement dans la jeunesse. Selon les deux ONG, les moins de 30 ans n'ont jamais été aussi nombreux : 1,8 milliards de personnes, dont un quart qui vivent dans des pays touchés par les conflits et les violences. En Afrique subsaharienne, les moins de 29 ans représenteraient même 71 % des habitants. "Nous sommes à un point de bascule, explique Whitaker. Bientôt, nous ne serons plus de ce monde. Les jeunes devront alors vivre et se débrouiller avec ce qu'ils ont appris aujourd'hui".

Le Soudan du Sud, conflit oublié

A Genève, Forest Whitaker essaye surtout d'attirer la lumière sur un conflit oublié : celui qui mine le Soudan du Sud. Le plus jeune État du monde n'a jamais vraiment connu la paix. Indépendant du Soudan depuis 2011, après une longue guerre d'indépendance, le Soudan du Sud bascule dans la guerre civile en 2013. Les deux leaders du pays, le président Salva Kiir et son ex vice-président Riek Machar, se livrent depuis une guerre aux allures de conflit ethnique. En septembre 2018, un accord de paix est finalement conclu. Mais il tarde à se concrétiser sur le terrain.

"Je ne travaillerais pas au Soudan du Sud si je n'avais pas d'espoir [que l'accord soit appliqué]", dit Whitaker. Là-bas, WPDI forme des anciens enfants soldats et des orphelins à devenir des médiateurs de paix pour leurs communautés. "Ces jeunes se retrouvent au milieu de conflits liés au bétail, à des crimes d'honneurs, à des disputes sur le partage des terres. Ils vont aussi sur le terrain, pour traduire, dans leur langue, les accords de paix à leurs communautés". En plus de les traduire, il a également fallu les expliquer : "Si vous demandez à chaque individu, il ne savent pas ce qu'il y a dans l'accord de paix. Ils ne le comprennent pas. Ils ne savent pas, par exemple, que les milices doivent être désarmées et intégrées à l'armée nationale. Ils ne savent pas non plus que la Constitution a été modifiée. Il faut que la population sache ce qu'il se passe si on veut parvenir à la paix."

Comme beaucoup d'ONG, WPDI travaille dans l'ombre. Il faut dire que le Soudan du Sud ne fait que rarement la une des journaux. Le bilan de la guerre est pourtant dramatique : 400 000 morts, 4,5 millions de déplacés. Des chiffres à peine inférieurs au conflit syrien, sur le papier en tout cas. 

Est-ce qu'un film pourrait aider le Soudan du Sud ? L'acteur, qui a également réalisé plusieurs longs-métrages, semble presque étonné par la question : "Je ne sais pas si ça pourrait aider le pays... Mais ça pourrait apporter une forme d'empathie. Je ne crois pas que les gens comprennent le conflit au Soudan du Sud. Ils ne savent pas ce qu'il se passe, qui est impliqué, quelles sont les violations des droits humains... Le Soudan du Sud ne connaît que la guerre depuis 40 ou 60 ans. Tout le monde a grandi avec ça. Beaucoup d'organisations travaillent sur place. J'essaie seulement de prendre ma part."

Il y a une profonde polarisation aux États-Unis

Star d'Hollywood, humanitaire et diplomate à temps partiel : Forest Whitaker est habitué aux grands écarts. Ça peut être un atout quand vient le temps des questions sur le climat social aux États-Unis et la montée du racisme. Passage obligé, désormais, pour tous les artistes du pays de Donald Trump. À plus forte raison quand on est un acteur noir. "Ce qui était caché devient plus visible. Il y a une profonde polarisation dans le pays", avance Whitaker, qui a grandi entre le Texas et la Californie. Autre grand écart.

En 2008, l'acteur a apporté son soutien à Barack Obama lors de sa campagne présidentielle. Ça ne fait pas de lui un contempteur de l'actuel président états-unien pour autant. En 2017, au lendemain de l’élection de Donald Trump, Forest Whitaker avait plaidé au Forum économique de Davos pour que les Américains mettent de côté leurs divisions et "trouvent un terrain d'entente". Très loin, donc, du "F... Trump" érigé en étendard à Hollywood par un Robert de Niro. Forest Whitaker avait néanmoins prévenu qu'il n'hésiterait pas à soutenir des manifestations si le président échouait à unir le pays.

Deux ans après, que pense l'un des acteurs du film Black Panther, de l'Amérique de Trump et de la montée des groupes suprémacistes blancs ? "Jamais les groupes de haines n'ont autant diffusé leur propagande, notamment sur les réseaux sociaux, répond Whitaker. Bien sûr que le racisme, l'exclusion, tout cela me touche". Il cite Martin Luther King. Rappelle l’esclavage et la ségrégation dont ont été victimes les Africains-américains. "La promesse d'une grande Amérique ne s'est pas encore réalisée" constate l'acteur. Sans jamais prononcer le nom du président américain. Acteur et diplomate. Le grand écart est parfaitement exécuté.

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