Alors que se réunissent les 20 grandes puissances mondiales dans un G20 virtuel présidé par l'Arabie saoudite, l'ONG appelle le président Macron "à manifester, à travers la voix de la France, sa désapprobation d'un tel contraste entre une campagne de communication et la réalité du bilan des droits humains".

Mohammed Ben Salman, à l'ouverture de ce G20 100% virtuel.
Mohammed Ben Salman, à l'ouverture de ce G20 100% virtuel. © AFP / Palais royal saoudien / Bandar AL-JALOUD

Un sommet en visio conférence, 100% virtuel, sans cérémonie d'ouverture ni séance photo en raison de l'épidémie de coronavirus. Ce G20, présidé par l'Arabie saoudite, sera réduit cette année à de brèves sessions en ligne avec des discours des chefs d'État ou de gouvernement. Il débute ce samedi avec, à l'ordre du jour, le monde post-pandémie avec les vaccins, les tests, les traitements, et l'aide pour les pays à faibles revenus. 

L'ONU, l'Union européenne et l'Afrique du Sud réclament en effet 4,5 milliards de dollars au G20 pour financer l'industrialisation, l'acheminement, la fourniture de vaccins aux pays en développement. L'Union européenne doit aussi proposer un nouveau traité international pour renforcer la coopération lors de futures pandémies. Les dirigeants vont se pencher aussi sur l'après Covid-19, la relance de l'économie mondiale en récession. Et cela passe notamment par le soutien aux pays les plus vulnérables. Le moratoire sur le service de la dette des pays en développement, qui a été mis en place en avril dernier, doit être reconduit pour six mois. Ce n'est pas assez, selon l'ONU, qui demande au moins jusqu'à la fin 2021. 

Mais ce sommet, qui devait être une belle vitrine pour l'Arabie saoudite et le prince Mohammed Ben Salmane, est entaché par, en toile de fond, l'ombre des atteintes aux droits humains. Entretien avec Cécile Coudriou, présidente d'Amnesty France. 

FRANCE INTER : Ce G20, qui regroupe les vingt principales puissances économiques, fait polémique. L'Arabie saoudite est loin d'être un modèle de respect des droits de l'Homme. Est-ce que cela vous heurte que ce sommet soit présidé par Riyad ? 

CECILE COUDRIOU : "Effectivement, il y a une énorme ironie dans le fait que le prince héritier Mohammed Ben Salmane (et derrière lui l'Arabie saoudite en général) cherche à donner une image extrêmement flatteuse des réformes qu'ils prétendent mettre en œuvre. Le plan 'Vision 2030' est une opération de communication. Mais nous n'en sommes absolument pas dupes et c'est pourquoi nous appelons à une vaste mobilisation en faveur des personnes qui, elles, subissent au quotidien des violations terribles des droits humains, avec un focus particulier sur des femmes qui ont défendu notamment le droit de conduire et qui, pour cela, sont toujours derrière les barreaux."

Loujain Al-Hathloul est, par exemple, en prison depuis plus de deux ans. Elle est en grève de la faim depuis bientôt un mois. On lui reproche d'avoir conduit une voiture...

"Son cas est absolument emblématique de la façon dont les femmes sont traitées lorsqu'elles osent braver cet interdit de conduire, mais également remettre en cause le système de tutelle masculine lui-même. Quelle ironie quand on sait que l'une des réformes affichées par MBS, Mohammed Ben Salmane, est justement d'autoriser enfin les femmes à conduire. Mais tout en laissant dans le même temps Loujain, mais également d'autres femmes toujours pour une seule chose, c'est-à-dire demander des réformes tout à fait légitimes et de manière pacifique de surcroît."

Avez vous des informations sur ses conditions de détention ?

"Nous savons que ce sont des conditions déplorables. Ils ont notamment recours à l'isolement, car cela à un impact psychologique très fort. Il y a même eu, comme je le disais, des violences physiques, des sévices sexuels. Ce n'est pas récemment que nous avons eu ce genre de nouvelles mais nous savons que ça a déjà eu lieu. Le blogueur Raïf Badawi a lui été condamné à une peine de flagellation. Grâce à notre campagne, ces flagellations ont cessé. Mais depuis 2010, il est toujours en prison. 

Donc, que ce soient ces femmes ou toutes les personnes qui osent braver un système totalement insupportable du point de vue des droits humains sont encore persécutés. C'est le devoir de la France de respecter ses engagements et d'être une voix en faveur des défenseurs des droits humains."

Comment expliquez vous que Mohammad Ben Salmane lance ces réformes et d'un autre côté, emprisonne les gens qui portent ces réformes ? 

"C'est là que l'on voit toute l'hypocrisie. En fait, c'est vraiment une manœuvre de communication, car il sait très bien qu'il doit diversifier son économie qui repose énormément sur le pétrole. Donc, il y a des intérêts économiques majeurs, mais également des intérêts stratégiques. 

Nous appelons le président Macron, non seulement à ne pas être dupe, ce qui n'est certainement pas le cas, mais plus encore à manifester à travers la voix de la France, de manière extrêmement forte et publique, sa désapprobation d'un tel contraste entre cette campagne de communication et la réalité du bilan des droits humains."

Vous montrer l'envers du décor de ce royaume ? 

"Exactement. C'est vraiment un envers du décor, car ces réformes sont de toute évidence instrumentalisées pour donner une image de modernité et d'évolution au sein de ce pays. Encore une fois, pour des raisons économiques. Et ce que nous craignons, c'est que non seulement la France, mais aussi d'autres pays, durant ce G20, ne saisissent pas une opportunité absolument essentielle pour mettre en lumière ce que l'Arabie saoudite cherche à cacher, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas changé de stratégie dans le domaine des droits humains. 

Au contraire, les libertés fondamentales sont toujours violés au quotidien. Il est essentiel que tous les citoyens du monde signent les pétitions pour demander à leurs propres dirigeants de faire pression sur l'Arabie Saoudite pour que cette hypocrisie, ce contraste insupportable entre la réalité et la vitrine, soit vraiment dénoncée et que cette campagne puisse avoir un effet."

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