Après des premières révélations il y a trois ans, une vidéo, diffusée ce vendredi pour la première fois par Mediapart, montre que l'armée française était au courant de massacres contre la minorité tutsie lors du génocide au Rwanda en 1994.

Capture d'écran de la vidéo diffusée par Mediapart
Capture d'écran de la vidéo diffusée par Mediapart © YouTube

Cette nouvelle séquence vidéo est accablante pour l'armée française. Il y a trois ans, Médiapart et France Inter révélaient, grâce à des documents inédits, que l'armée française était au courant de massacres contre la minorité tusie lors du génocide au Rwanda en 1994, et qu'elle n'avait pas bougé, notamment à Bisesero, dans l'ouest du pays, où plus d'un millier de Tutsis ont été assassinés entre le 27 et le 30 juin 1994.

Parmi ces documents, une vidéo dont Mediapart diffuse ce vendredi les images pour la première fois. Elles ont été tournées le 28 juin 1994 par l'agence audiovisuelle du ministère de la défense. L'armée française n'intervient que plusieurs jours après. Plus d'un millier de Tutsis ont été tués entre temps. Sur ces 52 secondes édifiantes, on peut voir un sergent chef tenter d'expliquer au patron des des opérations spéciales françaises au Rwanda, le colonel Rosier, que des massacres sont en cours à Bisesero. Au moment de cette conversation avec son sergent-chef, explique Mediapart, le Colonel Rosier est au courant depuis la veille de ce qu'il passe à Bisesero : deux témoins l'ont confirmé et d'autres documents en attestent.

"Hier on était dans je ne sais plus quel pâtelin, il y a eu des battues toute la journée dans les collines, des maisons qui flambaient de partout, des mecs qui se trimballaient avec des morceaux de chair arrachée", explique le sergent chef. 

Malgré les détails macabres donnés par le sous-officier, le colonel ne réagit pas. Il détourne la tête, mais va tout de même continuer d'écouter d'un air distant le sergent chef. 

"On a évité un lynchage, parce que le guide qui nous a accompagnés manifestement, c'était un des gars qui guidait les milices dans les jours qui ont précédé", explique l'homme. "Quand on est tombés sur la bande de Tutsis qui fuyaient dans les collines et qu'ils l'ont reconnu, il a fallu lever le ton parce que j'ai cru qu'ils allaient le lapider". Là encore, pas de réaction. 

La vidéo de Médiapart précise qu'interrogé par la justice sur ces images - dont elles disposent depuis 2013, selon Mediapart, le colonel Rosier a déclaré : "C'est vrai qu'en revoyant cette scène, il me paraît incroyable de ne pas avoir réagi à l'information donnée (...). J'ai l'esprit ailleurs, je suis en train de préparer mon point presse". 

Associations et parties civiles veulent relancer les investigations

L'armée a, quant à elle, toujours démenti avoir été informée avant le 30 juin 1994, soit deux jours après le tournage de ces images. Pour ce qui concerne l'enquête judiciaire, l'instruction est aujourd'hui terminée, sans aucune mise en examen. 

Mais plusieurs ONG, dont l'association Survie, la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) et la Ligue des droits de l'Homme (LDH) tentent d'obtenir la réouverture de l'instruction. Les associations, qui se sont portées partie civile dans une plainte contre X déposée par six rescapés en 2005 ont envoyé jeudi des observations aux juges, pour relancer les investigations : 

"Cette volonté de mettre fin à l'enquête judiciaire est prématurée et ne vous permet pas de tirer toutes les conséquences judiciaires des faits établis par les éléments du dossier".

Pour ces parties civiles et leurs avocats, cette "abstention volontaire d'intervenir" relève de la complicité de génocide. Elles demandent le versement au dossier de nouveaux documents, dont des enregistrements vidéo supplémentaires.  

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