Dans le cadre du mois de la photo à Paris, découvrez l'exposition "Go de nuit : Abidjan, les belles retrouvées" d' Éliane de Latour dans le cadre de la thématique "Femmes et violence" à la Maison des Métallos du 13 novembre au 7 décembre.

L'exposition présentée par Éliane de Latour

"Des jeunes filles (10 à 24 ans) se vendent dans des ghettos de fraîchenies (de fraîches) à Abidjan . Elles vivent en-dehors de tout, même des territoires de la prostitution professionnelle. Les organismes qui pourraient les soutenir les rejettent : elles font peur. À l'origine, elles sont venues des zones militarisées du nord lors de la partition du pays en deux (2002). En majorité musulmanes, elles se sont regroupées pour survivre et gagner une indépendance qu'elles n'ont jamais obtenue dans leur milieu familial. Elles ont appris à se défendre avec lames et cailloux contre les gars , à lutter contre la maladie, à accueillir la mort, à mettre des enfants au monde très tôt juste pour se sentir «femme». Analphabètes, souvent sans acte de naissance, elles souffrent avant tout de l'opprobre social auquel elles répondent par la violence et la provocation.

Tout a commencé par une hésitation photographique en 2008 devant le visage de Nafissa. Elle était assise sur le seuil d’un hôtel de passe. Elle me souriait, j’ai appuyé sur le déclencheur. Elle a pris une autre pose, j’ai suivi en silence. Par son attitude, Nafissa m’a guidée vers le portrait dont, le lendemain, j’ai rapporté les résultats tirés sur papier. Les réactions euphoriques des autres filles m’ont incitée à continuer dans cette voie avec celles qui, à leur tour, voulaient passer devant l’objectif. Elles ont posé avec confiance et fierté. Elles sont autres, elles veulent le faire savoir. En acceptant de sortir de la clandestinité, les go d’Abidjan offrent à la conscience du monde toutes celles qui existent par milliers sur les cinq continents.

L’image photographique a été la pierre angulaire du projet qui m'a reliée à elles. Alors qu’elles se pensent la lie de l’humanité, elles se sont trouvées belles et réhabilitées dans les premiers portraits que j’ai faits d’elles. Je les ai présentés dans une exposition en 2011 à la Maison de métallos (Go de nuit : Abidjan, les Belles oubliées ). Avec ces photos, j’ai récolté 10 000€, aide financière que j'avais promis de leur apporter sous forme de projets. Trois ans et une guerre civile plus tard, je suis revenue à la recherche de mes modèles pour leur offrir abri et réinsertion sociale. Cela m’a rapprochée de celles que j’ai réussi à retrouver, très étonnées que j’ai tenu parole.

De cette nouvelle place qu'elles m'allouaient, j’ai saisi des moments d’intimité. Quand le temps est aboli et qu’il reste leur mystère, leur beauté emplie du furieux désir de liberté. Dans l’imaginaire collectif, elles sont coupables de leur déchéance, souillées et frappées d’infamie. Ou alors, elles incarnent une figure de victimes : malédictions, pauvreté ou néo-libéralisme mondialisé... J’ai choisi de les regarder autrement, là où on ne les attend pas, au plus profond du partage de nos subjectivités. Une photo qui nous rattache par le beau plutôt qu’une photo de la souffrance en spectacle. Les deux sont vraies, les deux sont fausses ; la réalité se niche toujours entre les choses."

Éliane de Latour

Éliane de Latour , directrice de recherche au CNRS, anthropologue et cinéaste, s’est mise au documentaire après sa thèse, en alternant les tournages en France et en Afrique tout en continuant à écrire. Elle finit par glisser vers la fiction au cinéma en abordant les mondes de l’illégalité - prison, ghetto, clandestinité - ou par le roman avec Malik Ambar .

Par le cinéma, la photo, l’écrit scientifique ou littéraire, elle porte un regard de l’intérieur sur les mondes fermés de ceux que l’on repousse derrière une frontière physique ou sociale. Qu’il s’agisse de personnes âgées en Cévennes, de harem au Niger, d’établissement carcéral à Paris, de ghettos en Côte d’Ivoire, de migrant clandestins, de très jeunes joueurs de foot, d’esclaves noirs en Inde du 17e siècle, de détenues mineures au Maroc ou des jeunes prostituées poussées par la guerre en Côte d’Ivoire, ses thèmes de recherches sont centrés sur la réclusion sociale et son corollaire, les grandes ou les petites conquêtes de liberté. Lors de son exposition Go de Nuit. Abidjan, les Belles oubliées,la Maison des métallos a projeté plusieurs de ses films.

Autour de l'exposition

  • RENCONTRES-DÉBATS

Femmes victimes de violences dans la sphère publiquemardi 25 novembre à 19h

avec Éliane de Latour , Véronique Nahoum-Grappe , anthropologue [Centre Edgar Morin, EHESS], et Catherine Deschamps , co-auteur avec Christophe Broqua, de "L’Échange économico-sexuel" (éd EHESS, à paraître), débat modéré par Françoise Héritier (sous réserve), anthropologue, professeure au Collège de France en partenariat avec le LabEx TEPSIS et les éditions de l’EHESS dans le cadre de leur cycle de conférences «Les Agendas du politique».

Femmes auteures de violencemercredi 26 novembre à 19h

avec Coline Cardi , sociologue, maîtresse de conférence à l’université Paris-VIII, et Fanny Bugnon , co-auteure du livre "Penser la violence des femmes" (éd La Découverte) débat modéré par Éliane de Latour

  • VISITES GUIDÉES avecÉliane de Latour samedi 15 novembre à 14h30 et jeudi 20 novembre à 19h entrée libre, réservation conseillée
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.