Jusqu’où un conflit frontalier entre deux puissances nucléaires peut-il aller ? L’Inde et le Pakistan, dont les gouvernements se défendent de toute escalade après des opérations aériennes hostiles au Cachemire, relancent une nouvelle fois la question, soixante-douze ans après leur premier conflit.

Des soldats pakistanais sur les lieux du crash d’un chasseur indien, prétendument abattu le 27 février par la DCA dans les environs de la frontière cachemirie entre l’Inde et le Pakistan.
Des soldats pakistanais sur les lieux du crash d’un chasseur indien, prétendument abattu le 27 février par la DCA dans les environs de la frontière cachemirie entre l’Inde et le Pakistan. © AFP

L’histoire des crises entre l’Inde et le Pakistan commence à la naissance même de ces deux Etats, alors que le Royaume-Uni vient d’accorder l’indépendance aux territoires qui constituent, depuis 1858, l’empire des Indes. Nous sommes à la mi-août 1947, et le parti du Congrès, dont l’incessante pression sur la puissance colonisatrice a fini par payer, célèbre sa victoire. Or ledit parti ne représente pas tous les peuples devenus indépendants. Depuis les années 1930, l’empire des Indes est organisé selon la "théorie des deux Nations", largement encouragée par la couronne britannique : d’un côté, les hindous, rangés derrière le parti du Congrès dès 1885 ; de l’autre, les musulmans, héritiers d’un empire moghol déchu au milieu du XIXe, sous l’autorité de la Ligue musulmane dès 1907.

En 1947, des millions de réfugiés musulmans fuient l’Inde naissante tandis qu’une masse équivalente d’hindous quittent les régions qui forment le Pakistan. Comme ici, à Amritsar.
En 1947, des millions de réfugiés musulmans fuient l’Inde naissante tandis qu’une masse équivalente d’hindous quittent les régions qui forment le Pakistan. Comme ici, à Amritsar. © AFP

Deux communautés qui élisent des corps électoraux distincts et qui, à l’indépendance, vont prendre des chemins différents : le 14 août, le Pakistan organise des régions dispersées en Etat et se dote, d'emblée, d'une identité religieuse ; le 15, l'Inde, qui se revendique laïque, récupère l’essentiel de l’ancienne colonie et assume l’héritage gouvernemental et administratif britannique. Deux chemins, deux territoires, une grosse douzaine de millions de personnes qui doivent s’exiler, et les premiers affrontements majeurs, qui font quelque 200 000 victimes. Le conflit indo-pakistanais est né.

1947 : la partition du Cachemire

Au nord des deux pays nouvellement créés, le Cachemire cristallise les enjeux territoriaux. Le dirigeant de cet Etat, le maharadjah Hari Singh, un hindou, est très attaché à son indépendance. Mais sa population est à majorité musulmane, et une partie d’entre elle souhaite un rattachement au Pakistan. Le soutien apporté par l'armée pakistanaise aux sécessionnistes pousse le maharadjah dans les bras de l'Inde, qui lui accorde son aide militaire 28 octobre 1947. Au Cachemire, désormais, deux armées s’opposent. Le conflit conduira, le 1er janvier 1949, à la partition de l’Etat entre les deux pays : les Territoires du Nord, rattachés au Pakistan, et le Jammu-et-Kashmir, rattachés à l’Inde, de part et d’autre d’une frontière baptisée "Ligne de contrôle".

1965 : un embrasement pour rien

Depuis la partition du Cachemire, les deux pays s’observent. Mais les revendications territoriales ne sont pas éteintes. Dix-sept ans après la première guerre indo-pakistanaise, en août 1965, le Pakistan déclenche dans le Jammu-et-Cachemire une opération visant à déstabiliser la partie indienne. Et le contexte s’y prête : en 1962, New Dehli a dû céder des territoires à la Chine après un bref conflit frontalier. Un accès de faiblesse dont le Pakistan pense pouvoir tirer parti.

La réponse ne se fait pas attendre. La Ligne de contrôle s’embrase. Lorsque, le 22 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies vote une résolution en ce sens, les combats s’arrêtent. On dénombre plus de 3 000 morts côté indien et près de 4 000 du côté pakistanais. Sous l’égide de l’URSS, les deux belligérants s’entendent à Douchambé, au Tadjikistan, sur un retour aux frontières d’avant-guerre au plus tard fin février 1966. Les mêmes frontières qui étaient déjà contestées. 

1971 : la division du Pakistan et le coup de pouce indien

Lorsque le Royaume-Uni laisse son empire des Indes décider de son sort, c’est un Pakistan coupé en deux par son imposant et ennemi voisin indien qui est créé. A l’ouest, le Penjab, l'une des plus riches provinces de l'empire des Indes ; à l’est, le Bengale, plus peuplé, dont la langue n’est pas reconnue. De 1947 à 1971, la lutte entre des Bengalis en mal de reconnaissance et des Penjabis dominants va monter en puissance, passant d’une opposition culturelle à un combat politique. Un combat politique qui, en 1970, se jouera dans les urnes et aboutira à la reconnaissance des revendications des militants bengalis, et notamment de leur poids démographiques dans le pays.

Inacceptable pour l’exécutif pakistanais, qui réprimera le mouvement. Au risque de mobiliser l’Inde…

Le 27 mars 1971, en réaction, le Pakistan oriental proclame son indépendance, et la répression continue. Les populations civiles fuient en masse le Bengale pour se réfugier chez leurs voisins… indiens. Désormais, New Dehli est partie prenante du conflit interne au Pakistan : l’armée indienne s’engage dans une guerre éclair, avec le soutien de l’URSS, en décembre 1971. Le 15 du mois, l’armée Pakistanaise est défaite, et le Pakistan oriental devient le Bangladesh, indépendant et souverain.

Des réfugiés du Bengale se préparent à retourner dans leur pays, l’ex Pakistan oriental, devenu indépendant sous le nom de Bangladesh après la guerre indo-pakistanaise de 1971.
Des réfugiés du Bengale se préparent à retourner dans leur pays, l’ex Pakistan oriental, devenu indépendant sous le nom de Bangladesh après la guerre indo-pakistanaise de 1971. © AFP

1972 : « Plus jamais ça ! », ou l’accord de Simla

Six mois après le conflit, l’Inde et le Pakistan s’engagent à Simla, en Inde, le 2 juillet 1972, à résoudre leurs différends par la seule voie pacifique. Un accord qui ne règle en rien, néanmoins, pour ce qui concerne le Cachemire : le Pakistan continue de contester la présence indienne dans la région, et demande une médiation internationale sur le sujet. L’Inde, de son côté, considère que le débat est clos : les habitants du Jammu-et-Kashmir ont librement adhéré à l'Inde, en participant notamment aux élections locales et nationales. Les germes de conflits futurs sont toujours présents.

1999 : la crise de Kargil, un conflit aux sommets

Près de trois décennies plus tard, au niveau politique, l’heure est à la détente. A l’été 1998, le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif et son homologue indien Atal Bihari Vajpayee ont rouvert la discussion entre les deux pays. Les militaires pakistanais, eux, ne semble pas prêts. L’été suivant, des militants cachemiris, soutenus par l'armée pakistanaise dirigée par le général Pervez Musharraf, passent la frontière, la Ligne de contrôle, et prennent des positions montagneuses dans le secteur de Kargil, à très haute altitude.

Un convoi de l’armée indienne sur la route reliant Srinagar à Kargil, à quelque 3 000 mètres d’altitude En 1999, l’Inde et le Pakistan se sont battus sur les sommets du Cachemire suite à une provocation de militants soutenus par Islamabad.
Un convoi de l’armée indienne sur la route reliant Srinagar à Kargil, à quelque 3 000 mètres d’altitude En 1999, l’Inde et le Pakistan se sont battus sur les sommets du Cachemire suite à une provocation de militants soutenus par Islamabad. © AFP

L’Inde met toute sa puissance dans ce conflit, conventionnel, que le monde entier observe avec attention : il oppose, fait rare, deux puissances nucléaires (l’Inde puis 1974, le Pakistan depuis 1998). L’armée pakistanaise est défaite, tout comme le régime d’Islamabad, renversé le 12 octobre 1999 dans un coup d’état militaire par… le général Musharraf. 

2002 : au Cachemire, les scories du 11-Septembre

La situation géographique du Cachemire, aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan, en font un sanctuaire. Un sanctuaire notamment pour ceux qui, des islamistes locaux aux talibans ou aux militants d’Al-Qaïda, fuient les opérations occidentales consécutives aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Une série d’actes terroristes au Cachemire et, surtout, au Parlement indien à New Dehli, le 12 décembre 2001, créent une nouvelle situation de crise. Le Pakistan, qui condamne pourtant l’attentat, est montré du doigt. L’Inde, qui vient de rompre les relations diplomatiques avec son voisin, mobilise en urgence d'un demi-million de soldats sur la Ligne de contrôle…

La mobilisation internationale, et notamment l’engagement d’efforts diplomatiques considérables des Etats-Unis auprès du Pakistan, allié circonstanciel, tuera dans l’œuf cet embryon de conflit, ouvrant même une ère de détente entre les deux ennemis historiques. Entre octobre et novembre 2002, l’Inde et le Pakistan retirent une large partie des troupes déployées. Au printemps suivant, ils rétablissent leurs relations diplomatiques avant d’annoncer, un an plus tard, la reprise d'un « dialogue global ».

2019 : la chasse aux islamistes rouvre les plaies

Les forces de sécurité indiennes sur les lieux d’un attentat-suicide, revendiqué par un groupe islamiste basé au Pakistan, qui a tué une quarantaine de leurs collègues à Awantipur, au Cachemire.
Les forces de sécurité indiennes sur les lieux d’un attentat-suicide, revendiqué par un groupe islamiste basé au Pakistan, qui a tué une quarantaine de leurs collègues à Awantipur, au Cachemire. © AFP

Le 14 février 2019, un attentat suicide tue au moins 40 paramilitaires indiens dans le Cachemire indien. Le groupe islamiste Jaish-e-Mohammed, basé en territoire pakistanais, revendique l’opération. Pour « prévenir » toute nouvelle attaque terroriste du même groupe, l'Inde déclenche un bombardement aérien à Balakot, ville du nord-est pakistanais proche du Cachemire qui héberge un camp d’entraînement de Jaish-e-Mohammed. Une opération qui aurait déclenché une réplique pakistanaise, Islamabad affirmant avoir abattu des avions indiens. 

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