Il y a bientôt 25 ans, Yitzhak Rabin était assassiné par un Israélien juif d'extrême-droite à Tel Aviv. Deux ans plus tôt, le Premier ministre travailliste avait lancé le processus de paix avec Yasser Arafat. Le journaliste Charles Enderlin revient sur ces événements dramatiques et analyse leur portée aujourd'hui.

Le 13 septembre 1993, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le leader palestinien Yasser Arafat font un geste historique. C’est l’esquisse inédite d’un processus de paix.
Le 13 septembre 1993, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le leader palestinien Yasser Arafat font un geste historique. C’est l’esquisse inédite d’un processus de paix. © AFP / J. DAVID AKE

Charles Enderlin est journaliste et auteur franco-israélien, vivant en Israël depuis bientôt 52 ans. Correspondant de France 2 pendant 34 ans, il est aussi l'auteur de plusieurs livres historiques de référence sur les négociations entre Arabes et Juifs au Proche-Orient de 1917 à 2006. Le 4 novembre 1995, il était sur les lieux de l'assassinat de Yitzhak Rabin. Un quart de siècle plus tard, il revient sur ce qu'il considère comme une tragédie pour la région.

FRANCE INTER : Vous étiez à Tel-Aviv ce 4 novembre 1995 sur ce parvis qui ne s'appelait pas encore "place Yitzhak Rabin". Comment avez-vous vécu ce moment tragique et historique ?

CHARLES ENDERLIN : "C'était effectivement la "place des rois d'Israël" à l'époque. C'était la première grande manifestation organisée par le camp de la paix, après des mois durant lesquels la droite (le Likoud), l'extrême droite et les colons qui tenaient la rue avaient manifesté violemment contre le processus d'Oslo. Mais ce jour là, tout était différent. D'abord, la place était noire de monde. Il y avait beaucoup de jeunes, des slogans pour la paix et contre la violence. Rabin était pratiquement transformé. Je l'avais filmé chez lui, à la maison, pendant la campagne électorale, j'étais le seul à l'avoir fait et je le connaissais personnellement. Je le suivais régulièrement et là c'était quelque chose de nouveau, de fondamental. Il a chanté avec Shimon Pérès le chant de la paix qu'à l'époque où il était chef d'état major, il avait interdit parce qu'il ne fallait pas chanter quelque chose qui pouvait démoraliser les soldats. Là, c'est lui qui entonnait ce chant. Avec Danièle, mon épouse également journaliste, nous avions été rigoureusement contrôlés par la sécurité avant d'entrer sur la place et de nous installer dans le coin de la presse. Et ça se termine. Tout le monde est content. Quelque chose a changé en Israël. 

Peut être qu'effectivement, le public israélien va finir par soutenir la politique de Rabin envers et contre l'horreur des attentats palestiniens ?

Mon équipe n'était pas très contente parce que je les faisais rester à la fin de chaque événement, car des colons, des personnalités de droite et d'extrême droite me disaient : "Nous ne laisserons pas ces accords être appliqués, ils nous tueront s'il le faut". D'autres me disaient : "Les armes sont prêtes". Un mois avant, j'avais filmé une prière cabalistique organisée par des extrémistes religieux devant le domicile du Premier ministre. Ils avaient prié pour la mort de Rabin. D'ailleurs, cela n'intéressait personne d'autre. J'étais un des rares, y compris au sein de la presse israélienne, à couvrir ce genre d'événements. Donc, mon équipe n'est pas très contente, mes collègues voulaient partir, un caméraman devait se rendre à une fête et ils me disaient : "Encore une fois, Charles, tu nous fais traîner". Et puis, tout à coup, on voit des policiers en train de courir alors je leur faire signe : "Allez voir ce que c'est". Le caméraman m'appelle quelques minutes plus tard et me dit "On a tiré sur Rabin". J'y vais. On assiste à l'arrestation de quelqu'un, c'est un juif me dit Jean Frydman, l'homme d'affaires franco israélien qui était l'un des organisateurs de cette manifestation pour la paix. Et l'on apprend que Rabin n'est que légèrement blessé. Je juge quand même l'événement important. Sur le chemin du retour à Jérusalem, ma fille Lara m'appelle car elle avait rencontré une amie à elle infirmière à l'hôpital où se trouvait Rabin. Et elle me dit que selon l'infirmière, il est mort. Effectivement, quelques minutes plus tard, on a annoncé le décès d'Yitzhak Rabin."

Cet assassinat est-il le début d'un processus d'extrémisation et du déclin du processus de paix ? Ou bien une étape d'une dégradation déjà entamée ? 

"On est déjà dans un processus de durcissement de part et d'autre. Dès le début du processus d'Oslo, les extrémistes des deux camps se sont mis à l'œuvre. Le Hamas a décidé de tout faire pour empêcher la création d'un État palestinien au côté de l'État d'Israël car pour les islamistes radicaux, il n'est pas question de permettre un État juif en terre d'islam. Et pour les nationalistes messianiques juifs, il n'est pas question de permettre une Palestine libre et indépendante en terre d'Israël. Au début de l'année 1994, quelques mois après la signature des accords d'Oslo, un terroriste juif a massacré 29 Palestiniens en prière dans le caveau des Patriarches à Hébron. Cela a donné le prétexte aux islamistes de Gaza pour lancer des campagnes d'attentats suicides qui, bien entendu, ont contribué à la détérioration de l'image du processus de paix dans le public israélien. L'insécurité a commencé à régner dans les rues israéliennes.

Les principaux dirigeants n'ont pas réussi à juguler leurs extrémistes respectifs. 

Je parle de Yasser Arafat, le chef de l'OLP, et de Yitzhak Rabin Premier ministre d'Israël. Yasser Arafat a mis très longtemps à comprendre que son principal ennemi en Palestine étaient les islamistes qui s'opposaient à son projet d'une Palestine indépendante aux côtés d'Israël. Et Yitzhak Rabin, par exemple, après le massacre d'Hébron, n'a pas réussi à neutraliser les pires extrémistes. Ensuite, après la mort de Rabin, Shimon Pérès est arrivé au pouvoir et n'a pas réalisé l'importance du rejet, par la droite nationaliste et les colons, du projet d'accord avec les Palestiniens. Au lieu de faire immédiatement des élections législatives qui lui auraient donné une très large marge à la tête du gouvernement israélien, il a attendu, il a traîné, il a laissé la place aux extrémistes palestiniens et à la droite nationaliste qui n'arrêtait pas d'utiliser les attentats suicides pour montrer que l'accord était impossible."

Un mot sur Yitzhak Rabin lui même. Était-il un homme de paix convaincu façon Mandela ou plutôt un stratège pragmatique réalisant qu'il fallait bien régler la question palestinienne ?

"D'abord, c'était un démocrate. Deuxièmement, c'était effectivement un militaire qui a compris à un moment donné. Il a craint pour l'avenir d'Israël. 

Il a réalisé que sans un accord avec les Palestiniens, sans la résolution du problème palestinien, il n'y aurait pas d'avenir pour Israël.

Il craignait également l'affaiblissement du public israélien. Il comprenait que pour permettre cet accord, il fallait accorder au fur et à mesure des concessions aux Palestiniens. Il y a quand même eu un événement fondamental quand Rabin a reconnu le mouvement national palestinien qui revendique une partie de ce qui est, pour les Juifs, la terre d'Israël ! Philosophiquement et politiquement, c'est fondamental. À partir de là, il n'a pas pris position en faveur d'un État palestinien. Tous ses proches me l'ont dit. Mais il a dit : "On fait avancer le processus. On verra bien où ça mène"."

Le processus d'Oslo n'était pas le lancement d'une solution à deux Etats, comme on l'a souvent cru en Europe ?

"Il s'agissait uniquement d'avancer vers une autonomie palestinienne à Gaza en 1994 et dans les grandes villes de Cisjordanie à partir de septembre 1995. Mais on ne parlait pas encore de la solution à deux États. Au niveau politique, elle était dans l'esprit des gens, surtout de la gauche israélienne qui, entre autres, était au gouvernement de Rabin. 

Mais Rabin lui même n'a jamais parlé d'État palestinien. 

Après le massacre d'Hébron s'est tenue une réunion très importante avec la plupart de ses conseillers, y compris plusieurs grands professeurs de l'université israélienne. Ils lui ont dit : "On n'y arrivera pas. Face à la violence, on vous suggère tout de suite de passer à la négociation sur le statut final sur l'État palestinien. C'est ce qu'Arafat propose". Mais Rabin leur a dit : "Politiquement, je ne peux pas le permettre". Il avait une coalition gouvernementale qui était faite de bric et de broc. À certains votes, il avait dû compter sur les voix des députés arabes israéliens. Voilà... Maintenant, c'est une occasion perdue. C'est un drame que nous vivons aujourd'hui. Vous savez, Benyamin Netanyahou, l'actuel Premier ministre de l'État d'Israël, était à la tête des manifestations place de Sion à Jérusalem, où la foule hurlait "À mort. Rabin, par le feu, par le sang, nous expulserons Rabin". Shimon Pérès, Premier ministre, a commis l'erreur de pardonner à Benyamin Netanyahou."

Le journaliste et auteur Charles Enderlin chez lui à Jérusalem
Le journaliste et auteur Charles Enderlin chez lui à Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Aujourd'hui, quand on regarde le processus de paix, il n'y a ni processus ni paix ?

"Il reste l'Autorité palestinienne, qui est le dernier vestige archéologique d'Oslo. Cela arrange énormément le gouvernement israélien. Une police palestinienne assure l'ordre et combat le terrorisme dans les secteurs qu'elle contrôle. Israël n'a pas besoin de payer un centime pour la vie quotidienne des Palestiniens. La communauté internationale y contribue largement. 

Du point de vue de Benyamin Netanyahou, c'est la situation idéale. 

D'autant plus qu'aujourd'hui, à peu près personne ne réagit vraiment au développement de la colonisation. Il y a quand même près d'un demi million d'Israéliens qui habitent aujourd'hui en Cisjordanie, dont les membres de l'actuel gouvernement nous disent qu'il n'est pas question de la céder aux Palestiniens."

C'est pour cela que vous dites depuis plusieurs années qu'il n'y aura pas d'Etat palestinien ?

"Au Proche-Orient, il faut faire toujours très attention mais je dis toujours qu'à 99,9%, il n'y aura pas d'État palestinien à ce stade. Cela paraît impossible."

Charles Enderlin a publié trois ouvrages de référence consacrés aux négociations entre Juifs et Arabes au Proche-Orient :

  • Paix ou guerre : les secrets des négociations israélo-arabes, 1917-1995, Stock
  • Le Rêve brisé : histoire de l'échec du processus de paix au Proche-Orient, 1995-2002, Fayard
  • Les Années perdues : intifada et guerres au Proche-Orient, 2001-2006, Fayard
  • Les Juifs de France entre sionisme et République, 2020, Seuil
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