Aux États-Unis, l’épidémie de coronavirus progresse à une vitesse inquiétante. La barre des 3000 morts a été franchie dans la nuit de lundi à mardi. Le correspondant de France Inter a pu joindre l’un de ces médecins new-yorkais qui se trouvent en première ligne face à la maladie.

un bateau-hôpital de l’US Navy, le USNS Comfort, arrivé dans le port de New-York pour désengorger les hôpitaux de la ville
un bateau-hôpital de l’US Navy, le USNS Comfort, arrivé dans le port de New-York pour désengorger les hôpitaux de la ville © AFP / VANESSA CARVALHO / BRAZIL PHOTO PRESS / BRAZIL PHOTO PRESS VIA AFP

L'Amérique s'apprête à vivre le pic de l'épidémie de Covid 19. Ces dernières heures, plus de 160 000 cas ont été recensés, dont environ la moitié pour le seul état de New York. Ce lundi, un bateau-hôpital de l’US Navy, le USNS Comfort, a amarré dans le port de Manhattan pour soulager les établissements hospitaliers de la ville, déjà saturés.

Le docteur Jason Shatkin travaille au service des maladies pulmonaires du Valley Hospital, situé dans le New Jersey, face à la presqu’île de Manhattan. Ce médecin raconte l’épuisement des équipes, le manque de matériel et l’inquiétude face à cette vague de malades qui ne cesse de grossir.

FRANCE INTER : Comment allez-vous ?

DOCTEUR JASON SHATKIN : "Nous sommes passés en mode survie. C’est très dur, à la fois émotionnellement et physiquement. On enchaîne les gardes de douze heures, on se repose un peu, et on  repart au front. Moi habituellement, je travaille en cabinet, et je reçois mes patients à mon bureau. Parfois, j’assure aussi des rendez-vous à l’hôpital. Mais depuis dix jours, je passe 100% de mon temps, toutes mes journées et une partie de mes nuits, à l’hôpital. 

Tous les patients que je traite sont contaminés et testés positifs au coronavirus. Tous sont considérés comme gravement malades, et placés sous respirateurs artificiels. Et à ce jour, aucun n’a pu sortir de ventilation. 

Le plus dur, ce sont les décès. On voit des jeunes mourir. Des vieux. Si la situation s’aggravait encore, nous serions confrontés à des choix que jusqu’ici nous n’avons jamais été amenés à faire : enlever un respirateur à un patient, pour en faire bénéficier un autre malade, qui lui aurait plus de chances de survie. J’espère ne pas avoir à en arriver là".

Votre hôpital est-il soumis à un manque de bras ? De matériel ?

"Nous avons besoin de tout. De masques. De respirateurs artificiels. De plus de respirateurs ! La situation est extrêmement tendue de ce point de vue-là".

Êtes-vous au maximum de vos capacités d’accueil ? Pouvez-vous accueillir de nouveaux patients ?

"Non. C’est comme si on était déjà en déroute. On atteint notre capacité maximale. Aujourd’hui, demain, on ne sera plus capable d’accueillir du monde. Impossible. On a déjà transformé plusieurs étages de l’hôpital, par exemple les espaces consacrés à la chirurgie ambulatoire, en salles de réanimations. Normalement, on a 54 lits de soins intensifs. Ils sont tous occupés".

En tant que professionnel, avez-vous déjà connu une telle situation ?

"Non, évidemment. Jamais rien vu de tel. On dit que la situation est comparable à l’épidémie de peste noire en Europe au XIVe siècle. Je n’en sais rien. Ce que je sais en revanche, c’est qu’à New York et dans cette région, la population est extrêmement concentrée, rassemblée. Les gens vivent les uns sur les autres, et on peut transmettre ce virus facilement, même si l’on est asymptomatique. 

On a calculé qu’une personne infectée transmettait le virus à environ 2,2 personnes. Je redoute vraiment que dans quelques jours, la situation dans l’agglomération new-yorkaise soit hors de contrôle. Nous sommes déjà dans une situation de catastrophe alors que le pic épidémique n’est pas attendu avant dix ou quinze jours. Si cela dure encore des semaines, alors nos établissements seront plus que saturés, débordés".

Quel message souhaitez-vous passer en prenant ainsi le temps de répondre aux questions d’un journaliste ?

"Le message est très simple. Restez chez vous. Ne jouez pas au basket-ball dans les parcs ou sur les playgrounds. Ne vous rassemblez pas. Restez chez vous. Évitez les autres. 

Si tout le monde fait cela pendant au moins deux semaines, alors peut-être que ce virus disparaîtra. Et peut-être que nous, médecins, nous serons moins confrontés à la mort de nos patients. Hier, un homme de 44 ans, père de cinq enfants, est mort [La voix se brise]. Ces gens meurent. Des vieux. Des jeunes. Je vous en supplie... Restez chez vous".

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