« Jamais les Israéliens ne vécurent les horreurs du Génocide comme au cours de ces derniers mois, ni pendant la guerre ni durant le procès de Nuremberg.

Le procès Eichmann marqua un tournant dramatique dans la relation des Israéliens au Génocide. En rompant un profond silence, les terrifiantes évocations initièrent un processus d’identification avec la souffrance des victimes et des survivants ».

Tom Segev, Le Septième Million. Les Israéliens et le Génocide, traduit de l’hébreu par E. Errera, Liana Lévi, 1993, p. 423

Un face‐à‐face physique et symbolique

Tout commence le 23 mai 1960 . Ce jour-là, le premier ministre israélien, David Ben Gourion , monte à la tribune de la Knesset pour une annonce aussi brève que spectaculaire. « Les forces de sécurité israéliennes ont découvert très récemment l'un des plus grands criminels de guerre nazis, Adolf Eichmann, l'homme qui a inventé et réalisé la solution définitive à la question juive, c'est à dire l'extermination de six millions de Juifs européens. Adolf Eichmann sera bientôt jugé en Israël, selon la juridiction prévue à l'encontre des nazis et de leurs collaborateurs. »

Adolf Eichmann, les yeux bandés avant son départ vers Israël.
Adolf Eichmann, les yeux bandés avant son départ vers Israël. © Coll. Zvi Aharoni
L’information suscite la stupeur, en Israël comme dans le reste du monde. La surprise ne vient pas tant de la capture d’un criminel nazi, dont très peu connaissent le rôle exact, mais de sa présence en Israël même. C’est la première confrontation directe, à la fois **physique et symbolique** , entre l’un des responsables de l’extermination et le nouvel État juif, un face-à face lourd de signification et pourtant quelque peu inattendu. **La capture d’Eichmann en Argentine, le 11 mai 1960, par un commando du Mossad** , effectué dans des conditions rocambolesques, ne marque pas l’aboutissement d’une traque acharnée. Ni avant, ni après 1948, les Israéliens n’ont fait de la chasse aux anciens nazis une priorité. Eichmann a beau avoir été repéré en Argentine dès son arrivée, en 1950, il n’a pas constitué une cible. Les autorités étaient alors plus préoccupées par les ennemis du présent, les pays arabes, que par ceux d’hier. Mais un tournant s’est opéré en 1959, peut-être après les incertitudes de la crise de Suez, trois ans plus tôt, qui a tourné à l’avantage des adversaires. C’est alors que Ben Gourion décide de lancer une opération qui conduira à la capture du dénommé **Ricardo Klement, alias Adolf Eichmann** . Son procès a été voulu, organisé, orchestré par le gouvernement israélien afin de consolider l’identité nationale et afficher à la face du monde que le jeune État était seul habilité à défendre les intérêts et le souvenir des juifs morts ou vivants du monde entier. Événement à la fois exceptionnel et fondateur, il a dès le début suscité de nombreuses polémiques qui ont perduré, pour certaines, jusqu’à aujourd’hui. Les disputes ont porté sur les conditions de la capture, sur la légitimité d’un État n’existant pas au moment des faits à juger les crimes commis contre les Juifs européens, sur l’opportunité d’un procès national plutôt qu’international, sur la nature de l’accusation, sur l’application de la peine de mort. Elles ont concerné l’histoire même de la « Solution finale » dont le procès propose un récit cohérent mais dans une perspective marquée par une logique politique et judiciaire. Le procureur général, **Gideon Hausner** , en liaison constante avec Ben Gourion, veut en effet prouver qu’Eichmann a été l’« architecte du génocide », ce qui permettrait de faire le procès de la« solution finale » dans son ensemble, alors qu’Eichmann n’a été directement impliqué que dans certaines de ses étapes. **Le procès de Jérusalem s’est étalé sur huit mois, du 11 avril au 15 décembre 1961. Le jugement en appel s’est déroulé en mars 1962** .
Lettre de reddition rédigée en Argentine par Adolf Eichmann à la demande des agents du Mossad.
Lettre de reddition rédigée en Argentine par Adolf Eichmann à la demande des agents du Mossad. © Coll. Mémorial de la Shoah/CDJC.
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