Le Kasaï est une province de la République démocratique du Congo. Terre historique d’opposants au pouvoir, la région connaît depuis deux ans des violences sans précédent depuis l’assassinat par l’armée d’un chef coutumier opposé au président Kabila. France Inter est l'un des rares médias à s'être rendu sur place.

En République Démocratique du Congo, les civils paient le prix des violences dans la région du Kasaï, où près de 400 000 enfants souffrent de malnutrition
En République Démocratique du Congo, les civils paient le prix des violences dans la région du Kasaï, où près de 400 000 enfants souffrent de malnutrition © Radio France / Guillaume Binet /Myop

La population du Kasaï, petite région isolée de la République Démocratique du Congo, s’est enfuie : 3,2 millions de personnes sont en insécurité alimentaire, 400 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë sévère. Beitou, jeune mère qui a fui les violences avec ses enfants, raconte :

En s'enfuyant, on s'est retrouvée coincés entre les militaires derrière et les miliciens devant. Ils ont coupé l'oreille de mon fils de dix ans. Il va mieux mais ma fille ne mange plus. Elle est nourrie par sonde . 

Tijika se relève, pelle à la main et essuie son front de sueur. Il sourit. Il vient de déterrer un petit plan de bananes vertes qu’il va replanter dans le bourg où il s’est réfugié avec ses deux femmes et ses sept enfants : c’est une petite victoire. Il va pouvoir nourrir un peu mieux sa famille, elle qui se partage depuis des mois quelques boules de manioc et parfois du maïs et du riz. 

Derrière lui, sa maison de terre, détruite. Il ne reste qu’un mur et une chaise en plastique rose fondue. Ses champs ont été brûlés mais lui est en vie. Tijika montre du doigt deux monticules de terre, les deux tombes de ses voisins, décapités, enterrés à la hâte.

Dans ce village près de Kamako, armée congolaise et miliciens des Kamouina Nsapu se sont combattus violemment. Tout le long de la piste, des maisons détruites. Seul un des deux bâtiments du centre de santé a résisté. Les habitants ont reconstruit le toit et dorment là, à quelques mètres de leurs anciennes cases.

"Ils ont commencé à décapiter ceux qui n’étaient pas de leur tribu"

Le chef coutumier du village, Tchevenou, a osé revenir il y a quelques semaines, seul. Ils sont désormais 140 sur 7.000 habitants à tenter de se reconstruire. "3.400 vivent tant bien que mal à Kamako, les autres, je ne sais pas où ils sont" dit Tchevenou.

Au début, la population n’était pas opposée aux miliciens qui s’attaquaient aux symboles du pouvoir central, contestant le président Joseph Kabila.  

"Quand les Kamouina Nsapu sont arrivés, ils ont dit qu’ils allaient mieux organiser le village. Puis ils ont commencé à décapiter ceux qui n’étaient pas de leur tribu, eux sont Luba, moi je suis Tchokwe. On s’est enfui vers l’Angola… "

Les tensions communautaires sont encore vives. 

Machette et calibre 12

Certains ont pourtant vu le danger comme le frère d’Antoine à Kamako."Mon frère, très respecté, a dit aux voisins qu’il ne fallait pas qu’ils envoient leurs enfants combattre auprès des Kamouina Nsapu, que c’était dangereux. Quand les miliciens sont arrivés, ils l’ont arrêté, l’ont attaché en plein soleil, puis ont fini par le tuer par balle. Ils l’ont ensuite décapité devant nous et nous ont interdit de l’enterrer et de faire notre deuil."

Ce jour-là, 16 autres personnes sont tuées. Le frère d’Antoine est enterré près du terrain de football, au pied des termitières. À Kamako, 84 personnes ont été tuées selon l’administrateur territorial, 2.600 maisons, 24 centres de santé et 23 écoles ont été brûlés dans son district.

Dans une église de Tshikapa, Thérèse dort sur un banc depuis deux semaines avec ses enfants. D’une voix détachée, monocorde, elle raconte la nuit d’horreur qui l’a conduit à fuir son village de Cinq en avril dernier. "J’ai vu des morts dans mon village, beaucoup de morts, et des blessés, je me suis enfuie avec mes trois enfants. Ils m’ont pris toutes mes affaires et mon argent. Ils nous ont massacrés. Ils sont arrivés de nuit avec des fusils calibre 12, des machettes et des allumettes pour mettre le feu aux maisons. Ils ont mutilé, tué parce qu’on est  Luba. Ils ont jeté des cadavres dans la rivière. C’était les miliciens Bana Mura."

S’il y a eu des exactions de l’armée, les militaires seront jugés assure à France Inter le gouverneur du Kasaï, Marc Manyanga Ndambo. Aujourd’hui, la situation "a évolué positivement dans notre province grâce à l’armée, tous les espaces de vie sont récupérés, presque tout le monde aujourd’hui regarde vers le vivre ensemble" dit le gouverneur mais la population a faim.

► POUR MIEUX COMPRENDRE :

  • Les Bana Mura sont une milice pro-gouvernementale. Officiellement, elle n’est pas appuyée par l’armée congolaise mais plusieurs témoignages recueillis par la Fédération internationale des Droits de l’Homme racontent que le soir du massacre de Cinq, les militaires bloquaient les routes d’accès au village. 
  • Les miliciens Kamouina Nsapu, dont de très jeunes enfants, se sont attaqués aux symboles du pouvoir central après la décision du président Kabila de modifier le découpage de la carte électorale en 2015. Pour s’assurer du vote des campagnes en vue d’un nouveau mandat, Joseph Kabila a besoin de l’appui des chefs coutumiers ce qu’a refusé Jean-Pierre Mpandi, chef des Kamouina Nsapu. L’armée est entrée dans son village et l’a tuée le 12 août 2016. Selon l’église catholique, les violences ont fait près de 4 000 morts. Dans une enquête très complète, Sonia Rolley de RFI retrace l’histoire de ces violences et revient sur le rôle de proches de l’Etat dans la mort de deux experts de l’ONU en mars qui enquêtaient sur les 80 fosses communes recensées à ce jour.  
  • Le second (et dernier mandat autorisé par la Constitution) du président Joseph Kabila s’est achevé en décembre 2016. Depuis le processus électoral est en cours pour organiser un nouveau scrutin en décembre 2018. Les élections ont déjà été décalées officiellement en raison des violences au Kasaï. Pour ses détracteurs, Kabila "organise le chaos" pour se maintenir au pouvoir. L’église catholique a appelé à plusieurs manifestations pour demander à ce que le président sortant s’engage à ne pas se représenter.

► À ECOUTER :  Le reportage à Kasaï de Mathilde Dehimi

1 min

Les maisons brûlées de Kasaï

Par Mathilde Dehimi
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