Le Kasaï est une province de la République démocratique du Congo. Terre historique d’opposants au pouvoir, la région connaît depuis deux ans des violences sans précédent depuis l’assassinat par l’armée d’un chef coutumier opposé au président Kabila. France Inter est l’un des rares médias à s’être rendu sur place.

Ceux qui ont fui en Angola repassent aujourd'hui la frontière.
Ceux qui ont fui en Angola repassent aujourd'hui la frontière. © MYOP / Guillaume Binet

Les bagages sont partis devant, portés par ses fils. La première partie de la route était facile : des dizaines de kilomètres de route goudronnée du camp de réfugiés construit par l’UNHCR en Angola jusqu’à la frontière. Depuis, la route est devenue piste. Poussière de terre rouge à laquelle Constantin ne prête plus attention. 

Il tient dans ses bras sa fille de deux ans. Sa femme Victorine a les traits marqués par la faim et l’inquiétude. Au point de passage, l’agent de la Direction générale des migrations lance un "Bienvenue" tonitruant, décalé. D’après le chef de la DGM de Kamako, 8 320 personnes ont repassé la frontière depuis juin.  Ils seraient 33 000 réfugiés dans les camps UNHCR en Angola.

Constantin rentre car il a entendu qu’il pouvait trouver de l’aide au centre de santé de Kamako où Action contre la faim s’occupe des enfants malnutris.

Depuis deux jours, sa fille a de la fièvre. Elle geint dans ses bras, recroquevillée, épuisée, affamée. Constantin pense au paludisme qui frappe tous ceux qui se sont enfuis des jours durant à travers brousse. Ce soir, il dormira au centre de santé. Si la fièvre ne tombe pas, sa fille sera évacuée vers l’hôpital le plus proche à cinq heures de voiture.  

Les pousseurs de vélo n’osent plus passer les barrages policiers

Tshubulane lui ne veut pas rentrer chez lui. Il a marché une centaine de kilomètres à travers brousse entre son village et Tshikapa, la grande ville de la province. Il sait que sa maison a été détruite et son champ brûlé. Il n’a plus rien. Son fils est mort, les deux autres sont malades, malnutrition aigüe sévère.

Tshubulane ne peut compter que sur la solidarité et le peu qui lui reste pour vivre. Il dort sur un banc dans une église évangélique comme des milliers d’autres déplacés qui ont fui les miliciens des Kamouina Nsapu, opposés au régime, ou les Bana Mura, milice pro-gouvernementale.

Les pasteurs ne sont pas épargnés par les violences. Les très nombreuses églises évangéliques de Tshikapa ont ouvert leurs portes aux fidèles et aux prêcheurs qui ont fui eux aussi les villages. "La religion ne suffit pas, c’est l’ethnie qui prime, les Kamouina Nsapu nous ont poursuivi" explique le révérend Sylvain. De nombreux religieux ont subi le même sort que les villageois et ont été décapités.

"On dort sur un banc avec nos fidèles. Quand il pleut, on ne peut même pas se mettre à l’abri. Pour manger, je prêche le long de la route et je recueille des offrandes" dit le révérend Sylvain.

C’est toute l’économie de Tshikapa qui est bouleversée. Au nord, sur la route Nationale 1, quelques camions défoncent encore la piste mais ils sont peu nombreux. Au sud, la frontière avec l’Angola est fermée. Les camions Nations-Unies du PAM (Programme alimentaire mondial) mettent jusqu’à dix jours pour arriver de Kinshasa. C’est plus rapide depuis que le bac de Kamonia a été installé par les ONG.

Un pousseur de vélos exténué traverse. Ses pieds nus s’enfoncent dans la glaise. Il va vendre son lourd chargement de manioc au centre-bourg. La plupart des vélos ont renoncé, trop dangereux, trop de rackets aux barrages policiers privant un peu plus encore les habitants isolés de nourriture.

Tshikapa la diamantaire étouffe sous le poids des populations déplacées. Les creuseurs de diamants n’osent plus sortir vers les mines qu’on se dispute entre tribus. Les meilleurs filons sont loin dans la brousse et le diamant se fait rare. Au marché, les prix flambent : la mesurette de maïs a doublé.  

► POUR MIEUX COMPRENDRE 

  • 462 000 personnes ont fui les combats et ont quitté leur maison selon le gouverneur du Kasaï. 33 000 se sont réfugiés en Angola dans des camps montés en urgent par l’UNHCR. 
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