Même si le pays est dirigé depuis 15 ans par une femme, l’univers des directions d’entreprises reste celui des hommes. Le changement ne venant pas, l’Allemagne veut imposer des quotas.

Annegret Kramp-Karrenbauer, Ursula von der Leyen. Deux exemples des tentatives d'Angela Merkel de féminiser la classe politique
Annegret Kramp-Karrenbauer, Ursula von der Leyen. Deux exemples des tentatives d'Angela Merkel de féminiser la classe politique © AFP / Anadolu Agency / Cuneyt Karadag

Dans les 100 plus grandes entreprises cotées en Bourse, les femmes ne représentent que 11,5% des sièges. Dans les 30 plus grands groupes, pas plus de 12,8%. La question de la place des femmes à la tête des entreprises est en débat depuis plus de 10 ans outre-Rhin. Longtemps, le parti d’Angela Merkel s’est opposé à l’initiative défendue par les sociaux-démocrates, avec qui il gouverne depuis bientôt quatre ans.
Lassée, la chancelière avait exprimé sa frustration face à la lenteur des entreprises à agir. 

"Nous avons vu depuis des années que peu de changements sont faits volontairement et que les progrès sont très lents" écrit, dans un communiqué ce mercredi 6 janvier, Franziksa Giffey, ministre de la famille (issue du SPD). 

Ce mercredi, le gouvernement a donc dévoilé une loi visant à obliger les grandes entreprises cotées en Bourse, et comptant plus de trois administrateurs, à nommer au moins une femme dans les comités de direction.

Le texte, qui doit encore être discuté et voté par les députés du Bundestag, concerne environ 70 entreprises, dont une trentaine sans aucune femme au sein de leurs conseils d’administration. 

La contrainte plus forte encore dans les entreprises publiques

La loi prévoit que dans les entreprises où l’État est majoritaire, ou même actionnaire unique comme l’opérateur ferroviaire Deutsche Bahn, la participation des femmes sera obligatoire à partir de deux sièges d’administrateurs. 

Et c’est un minimum selon Janina Kugel citée par la Hessischer Rundfunk, la radio publique régionale de Hesse. Elle a été membre du conseil d’administration de Siemens de 2015 à 2020, ce qui a fait d’elle l’une des rares femmes à la tête d’une société du DAX 30 (les trente plus grandes entreprises cotées en Bourse en Allemagne, l’équivalent du CAC 40 en France). 

"Il faut plus qu’une femme au sein d’un conseil. Il faut au moins atteindre un seuil de 20 à 30% avant qu’une autre opinion, le groupe minoritaire pour ainsi dire, se sente également représenté et avant que les cultures ne changent" témoigne Janina Kugel. "Des équipes hétérogènes apportent beaucoup plus de perspectives et prennent donc aussi les meilleures décisions" ajoute-t-elle.

Pourquoi l’Allemagne est autant à la traîne ? 

Autour de 12% de femmes au sein des conseils d’administration des grands groupes. Mais 22% en France, 24% en Grande-Bretagne, 25% en Suède et 28% aux États-Unis, selon la fondation Allbright.

La France, par exemple, est devenue championne d’Europe des quotas de femmes dans les comités de direction grâce à une loi comparable, adoptée dès 2011, qui leur a permis d’atteindre en 2019 plus de 43% des sièges au sein des 120 entreprises cotées à Paris au sein du SBF 120.

Mais du côté de l’Allemagne, le scepticisme demeure. Le projet de loi pourrait faire grimper le chiffre actuel à seulement 16%, selon Nicole Voigt, analyste pour BCG, un cabinet de conseil en stratégie. "L’Allemagne passerait ainsi de la 24ème à la 18ème place européenne et dans deux ans, nous serions là où sont aujourd’hui l’Espagne et le Portugal. Le quota est un pas dans la bonne direction, mais juste un pas" dit-elle. 

Même son de cloche à l’institut économique allemand DIW pour qui ce quota aura un impact limité. "Il ne bouleversera pas immédiatement la participation minimale des femmes dans les conseils d’administration. Il s’applique à trop peu d’entreprises" considère Katharina Wrohlich, responsable de l’économie du genre au sein de l’institut. 

Bien que critiquée par une partie du patronat qui y voie une forme d’ingérence dans la gouvernance des entreprises, cette proposition de loi a été poussée par la société civile. C’est sans doute cette mobilisation qui a entraîné Angela Merkel à changer d’avis sur la question des quotas, à quelques mois de la fin de son quatrième et dernier mandat. Elle qui a tant contribué à féminiser la classe politique en propulsant Annegret Kramp-Karrenbauer ou Ursula von der Leyen, aujourd’hui Présidente de la Commission européenne. Ces deux femmes politiques avaient récemment soutenu la campagne "Ich bin eine quotenfrau" ("Je suis une femme quota") lancée en novembre 2020 par Stern, l’un des grands hebdomadaires allemands.

40 femmes éminentes du monde de la politique, des affaires, de la culture et des médias plaidaient pour une loi imposant un quota et que les "hommes acceptent de renoncer à leur pouvoir" y déclare par exemple, l’ancienne directrice des ressources humaines de Siemens, Janina Kugel.

>> Son témoignage en vidéo sur le site de Stern
>> Les 40 appels sur le site du magazine Stern

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