Les opérations d'évacuation prennent fin à Kaboul. La France va faire décoller son dernier vol avec des Afghans ce jeudi. La Grande-Bretagne met un terme à son dispositif dans les prochaines heures. Les milliers d'Afghans désireux de partir voient les portes du pays se refermer. Témoignages d'habitants désespérés.

Les pays ayant participé à l'opération d'évacuation font décoller leurs derniers vols de Kaboul, brisant les espoirs d'exil des afghans pris dans le piège taliban.
Les pays ayant participé à l'opération d'évacuation font décoller leurs derniers vols de Kaboul, brisant les espoirs d'exil des afghans pris dans le piège taliban. © AFP / EYEPRESS NEWS

Le contact avec Wahid se fait par mail. Sa réponse est quasi immédiate, dans un français impeccable. "Je ne me sens pas bien psychologiquement, je n'ai pas la force de vous parler directement. Les talibans sont déjà venus me chercher deux fois chez-moi. Deux fois que je change d'endroit où me cacher." Wahid, 32 ans, nous renvoie vers sa sœur cadette, âgée de 27 ans, en France depuis 2015. Brillante étudiante, titulaire de deux masters, Attia défend la cause de son frère "trop fébrile pour parler. Je reconnais à peine sa voix, blanche, épuisée."

Les heures passent, les chances de monter dans les derniers avions se sont évanouies, elle tremble de le savoir dans cet état "c'est un activiste, un défenseur des droits de l'Homme. Sa vie est en danger. Nous ne voyons pas comment le faire sortir". Wahid tente de prendre la fuite avec sa femme et ses trois enfants : le plus jeune a deux mois. Il n'a que le certificat de naissance rédigé par l'hôpital, mais aucun document d'état civil.

Un appel sur 10 traité par la cellule de crise du quai d'Orsay, débordée

Wahid a tenté de joindre l'ambassade de France à Kaboul, aucune réponse. Sa sœur s'est chargée de la partie française des démarches, avec la cellule de crise du Quai d'Orsay où elle s'est entendu dire "nous sommes débordés, nous avons trop de demandes, nous n'avons même pas le temps de répondre aux mails". Plus de 100 000 appels ont été reçus par cette cellule, seuls 10% ont été traités.

Les Etats-Unis vont respecter la date butoir du 31 août. Les évacuations s'arrêteront même avant car il faut deux ou trois pour rapatrier le matériel et les militaires.
Les Etats-Unis vont respecter la date butoir du 31 août. Les évacuations s'arrêteront même avant car il faut deux ou trois pour rapatrier le matériel et les militaires. © AFP / EYEPRESS NEWS

Wahid a travaillé pour une institution française de défense des droits de l'Homme. Il ne peut pas avoir d'avenir dans le pays des talibans. D'autant que la peur du régime obscurantiste a déjà fait ressurgir le pire chez certains, comme ce voisin qui a signalé qu'il avait travaillé pour les Français. C'est pour cette raison que son domicile a été visité par les fondamentalistes.

On ne peut plus faire confiance à personne.

Shoaib a lui aussi connu la délation de l'un de ses proches. Un commerçant chez qui il faisait l'essentiel de ses courses depuis des années. "Il se prend maintenant pour le sheriff du quartier et travaille pour les talibans" raconte cet homme qui a travaillé pour l'armée française.

De 2010 à 2012, il était le responsable du restaurant de la base de Tora dans la vallée de Surobi, l'un des trois points de déploiements de l'armée tricolore en Afghanistan. "J'y ai croisé des milliers de soldats français, ils connaissaient tous ma tête, certains m'appelaient par mon prénom, et là je suis lâché. L'ambassade ne répond même pas à mes mails", lance Shoaib, rempli de colère contre la France.

"Si j'avais travaillé pour un autre pays, je serais déjà sûrement en sécurité", assure-t-il. Il a envoyé des dizaines de mails aux ambassades de France, des États-Unis, du Canada et d'Angleterre

La rage d'être prisonnier dans son propre pays

Comme pour se justifier d'avoir une telle rage en lui, il envoie en rafale des photos où il apparaît entouré de militaires français célébrant un Noël dans la base. Shoaib est hilare, à l'aise, dans un environnement qui lui correspond. Aujourd'hui, il est rongé par la déception et la rancœur  :"Je perds espoir en l'humanité entière."

Il a lui aussi quitté son domicile, il est chez son beau-père. Shoaib a refusé l'invitation de certains de ses amis car "on ne peut plus faire confiance à personne. On ne sait pas qui peut travailler avec eux".

Je veux étudier, je veux progresser, je dois partir.

Ahmad a l'incrédulité de ses 17 ans, il en a aussi la fougue. L'arrêt très prochain des vols ne l'empêche pas de croire en ses rêves d'ailleurs. Il partira. Demain. Dans un an. Plus tard mais il partira.

"Quelle vie je peux avoir dans un pays dirigé par ces fous ? Je veux étudier, je veux progresser", dit ce jeune scolarisé au lycée français de Kaboul, avant de préciser "soyez certaine que j'aime mon pays, j'aurais adoré rester, mais je n'ai pas le choix". Il évoque une fuite vers le Pakistan, va faire une demande de visa pour le pays voisin, mais il faudrait pour cela qu'Islamabad ouvre davantage ses frontières.

Le pont aéroporté va prendre fin dans quelques jours, la porte de sortie vers une vie de liberté se referme. Les vols commerciaux devraient reprendre à l'aéroport de Kaboul, ont annoncé les talibans. Ils entendent par là que les Afghans qui souhaitent partir le pourront encore, en tout cas c'est ce qu'ils disent à ceux qui veulent encore les croire.

Les Afghans sont condamnés à vivre coupés du monde et vidés de leurs espoirs. À l'image de Shoaib, le chef de la restauration de la base française qui conclut : "Kaboul n'est même pas une prison à ciel ouvert, mais sera peu à peu notre cercueil."