Il s'appelle Peter Wilding et, en 2012, il est le premier, selon le très officiel "Oxford English Dictionnary", à employer ce mot-valise. Paradoxe, ce juriste des affaires européennes est un anti-Brexit. Il regrette donc son invention, qui a facilité selon lui la victoire du "Leave".

Peter Wilding était un "remain", il aura paradoxalement aidé le camp du "leave"
Peter Wilding était un "remain", il aura paradoxalement aidé le camp du "leave" © Maxppp / Press Association Images / Dominic Lipinski

"Si j'avais pu mettre des droits d'auteur sur le mot, je serais millionnaire", sourit vaguement Peter Wilding. Le Britannique regarde la caméra du journal local du Shorpshire, région anglaise frontalière du Pays de Galles. Les cheveux gris clairs, les paupières tombant sur des yeux bleus soulignés de cernes. Il porte une veste de costume en tweed gris, il tient maladroitement son dernier livre, intitulé What Next ?, "Et après ?". Après quoi ? Après le Brexit, mot qu'il a été le premier au monde à coucher sur papier, à regrets. Lui aurait voulu que son pays reste dans l'Union européenne, mais bien involontairement il a peut-être aidé ses adversaires.

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Il suffit de lire le pseudo Twitter sous lequel s'affiche Peter Wilding pour connaître son camp. "@eurorealist", voilà son compte Twitter, inactif depuis plus de douze mois. Pendant vingt ans, Peter Wilding a donné des conférences en droit européen ; il a également dirigé le département média du parti conservateur au Parlement européen. En 2012, il crée un think tank nommé "British Influence".

C'est cette année-là, en 2012, que Peter Wilding signe un article de blog sous le titre "Stumbling towards the Brexit : Britain, a referendum and an ever-closer reckoning" ("Chanceler vers le Brexit : la Grande-Bretagne, un référendum et un calcul de plus en plus serré"). Il y évoque la situation économique en Europe et la situation politique en Grande-Bretagne. L'auteur note la possibilité d'un référendum de sortie de l'UE, réclamé déjà par les europhobes, par certains conservateurs et fraîchement envisagé (à l'époque) par l'ex-ministre travailliste Peter Mandelson (pourtant pro-Europe).

Si le fond du texte est (un peu) précurseur, la forme l'est d'autant plus : pour la première fois, "Brexit" est utilisé en tant que mot désignant une sortie de l'Union européenne par le Royaume-Uni. Au 13 janvier dernier, selon un décompte de The National, un quotidien écossais, le terme avait été employé 2 351 fois dans les discours prononcés au Parlement britannique, depuis le vote "Leave" en juin 2016.

Le mot Brexit a-t-il aidé les partisans du "Leave" ?

"À l'époque, on était dans la crise européenne et on évoquait une sortie de la Grèce, explique Peter Wilding. On parlait de Grexit. J'ai simplement remplacé le G par le B." En 2018, il reçoit un appel du dictionnaire Oxford, l'équivalent outre-Manche de notre Larousse :

Les gens du Oxford Dictionary m'ont dit qu'ils avaient choisi "Brexit" comme étant le mot de l'année.

Flatté, Peter Wilding n'en est pas moins amer. Avec British Influence, il travaille contre le Brexit et veut, comme l'indique la biographie du compte Twitter du groupe de réflexion, "un Royaume-Uni fort, engagé de manière rapprochée et constructive avec l'Europe. Le Brexit menace notre santé, notre richesse, notre réputation"

Malgré ses efforts pour battre les partisans du "Leave" (quitter l'Union) au référendum, Wilding est accusé par certains d'avoir favorisé leurs desseins. Il a donné corps au projet, les partisans de l'idée pouvaient s'y identifier plus facilement. Dans une interview donnée à l'Express and Star, il dit :

J'ai entendu des interviews de certains membres de la campagne du "Leave", disant que s'il n'y avait pas eu ce mot accrocheur, "Brexit", ils auraient eu plus de mal à "vendre" leur concept.

Peter Wilding dit avoir eu l'oreille de David Cameron à cette époque. Il affirme qu'il aurait conseillé au Premier ministre, menant la campagne du "Remain", de choisir une stratégie de communication positive plutôt que celle de la peur. David Cameron et son cabinet ont préféré la deuxième option, qui avait fonctionnée lors du référendum écossais en 2014. Peter Wilding a ensuite réalisé du conseil financier pour les entreprises, durant la période d'incertitude qui a suivi le vote. Essayer de faire au mieux, "après un mauvais travail", selon lui. Le mot-valise de Peter Wilding, Brexit, est inscrit à jamais dans l'Histoire. Il est entré dans le Petit Larousse en 2019.