Lesrohingyas n'existent plus.

Une parole officielle après une loi sur citoyenneté décréré par le dictateur Une Win en 1982. 135 ethnies sont reconnues sur le sol birman. Pas les Rohingyas (musulmans) qui deviennent apatrides. Dans les manuels scolaires d'histoire, le nom est effacé. Un million de personnes dont l'identité est niée et que l'on prive de tous les droits : éducation, emploi, mobilité. Ils sont cantonnés dans l'Etat d'Arakan et ne peuvent en bouger.

Nous les innommables
Nous les innommables © Radio France / SA

Dans Nous les innommables, un tabou birman , Habib reconte les brimades subies par sa communauté.

Depuis qu'il est né, dès l'école, les rakine (bouddhistes ) font des enfants rohingyas leur souffre douleur.

Au village, les familles musulmanes subissent les humiliations des autorités. Arrestations, racketts, maisons pillées, parfois brulées.

Surnommés les bougnoules , tout est fait pour qu'ils prennent les chemins de l'exil . Le père d'Habib lui déconseille.Il faut rester sur nos terres, même si ce droit du sol nous est contesté .

Habib choisit d'apprendre l'anglais. S'éduquer est un parcours du combattant pour un Rohingya . Au prix d'efforts et de périples, il y parvient et se rend compte que sa communauté subit les sévices dans l'indifférence générale parce qu'aucun rohingya n'a la capacité de témoigner.

Sans médias, ni internet, ni réseaux sociaux, dans un Etat fermé et ségrégationniste, hommes femmes et enfants continuent d’être sacrifiés en toute impunité. Malgré les rapports alarmants qui nous présentent comme l’une des ethnies les plus persécutées au monde, la cause rohingya ne mobilise personne. L’horreur que nous vivons est hors de portée du monde de la com.

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Habib cherche par tous les moyens à relayer l'information. Il parle d'un génocide . Une citoyenneté annulée, une langue effacée, une culture reniée, des livres, des mosquées et des maisons brulés. Des populations déportées. Des meurtres encore et encore. La vie d'un rohingya n'a aucune valeur puisqu'il n'est rien.

Aung San Su Kye
Aung San Su Kye © Radio France / Anne Audigier

Pendant des années le seul espoir des musulmans de l'Arakan s'appelait Aug San Su Kyi, prix nobel de la paix en 1991 . Figure politique majeure placée en résidence surveillée par la junte militaire au pouvoir en 1990. Libérée en 2010, elle devient l'incarnation de la démocratie birmane si attendue. Au delà des frontières, le monde entend seulement sa voix. C'est le seul espoir des Rohingyas.

Mais à la question posée par un média étranger sur le conflit en Arakan, elle esquive. Le journaliste insiste "Les rohingyas peuvent ils être considérés comme des birmans ? "

Elle répond dans un souffle :"Je ne sais pas " et tout s'écroule autour d'Habib.

La voix d'Aug San Su Kyi est elle libre ? Seule la fin de sa résidence surveillée pouvait sauver la junte du pire face à la vague de contestations qui ébranlait le monde.

Aujourd'hui la communauté internationale se penche sur un autre agenda. 2012, année de la démocratie en Birmanie : ouverture, élections partielles, investissements, levée des sanctions, explosion du tourisme, diplomatie. L’annonce d’une élection et le monde est devenu sourd à nos cris. La démocratie rêvée prend forme. Rien ne doit la briser. Pour les militaires et les nationalistes, le moment est propice : viols, meurtres, arrestations, kidnapping, charniers étouffés par la réjouissance de la grande dame liberté.

Aux yeux d'Habib, les généraux birmans ont retourné leur veste militaire. Chemises de civils à la place . Vite, faire des rohingyas l'ennemi à la démocratie naissante pour oublier les criminels de guerre cachés derrière les nouveaux maitres du pays, ces généraux devenus hommes d’affaires, propriétaires terriens, politiciens élus. Un ennemi préparé depuis longtemps à une transition forcée.

"Nous nous faisons massacrer. Il ne restera que les mots des survivants pour dire que nous étions, nous aussi, l’histoire du pays."

immigrés Rohyngia
immigrés Rohyngia © Radio France / HH

Habib a choisi l'exil et son père en est le premier meurtri :

"Mon fils, Dieu te garde dans ta fuite. Plus tu t’éloignes, plus le chemin du retour sera peuplé d’impossibles. Depuis ta naissance, ils ont fait de toi un étranger. Même sur ta terre, tu es l’étranger des autres. Tu es tombé dans la spirale des damnés en cavale de notre peuple de miséreux. Tu es seul, sans droit, sans identité et vulnérable sur les routes de l’illégalité. C'est ce qu'ils voulaient "

Son père a fini par succomber aux coups qui lui était donnés. Habib croupit depuis des mois dans un centre de rétention en Australie. Ses frères et soeurs cavalent en Malaisie et Thaîlande en prenant soin de ne jamais dire qu'ils sont rohingyas, de peur d'être dénoncés.

En un sens, la dictature birmane a gagné.

Nous les innommablesd'Habiburahman et Sophie Ancel chez Steinkis. Sophie Ancel sera l'invitée de Partout Ailleurs ce vendredi 7 décembre.

@EricValmir sur Twitter

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