Le pays, en pleine campagne électorale, est agité par un vaste débat sur les droits des personnes LGBTI, que les formations politiques les plus conservatrices attaquent quasi-quotidiennement. C'est dans ce contexte tendu que la ville de Szczecin accueillait samedi la deuxième Pride (marche des fiertés) de son histoire.

La foule lors de la Pride de Szczecin, ce samedi 14 septembre
La foule lors de la Pride de Szczecin, ce samedi 14 septembre © Radio France / Ludovic Piedtenu

C'est l'un des thèmes les plus présents dans la campagne : les droits des personnes LGBTI. Mais pas nécessairement parce que les différents candidats se bousculent pour répondre à leur aspiration d’égalité : au contraire, les partis politiques qui font le plus de bruit sur le sujet sont les forces les plus à droite, influencées par l’Église catholique, comme par exemple les conservateurs du PiS, le parti Droit et Justice (au pouvoir depuis 2015). À quatre semaines du scrutin, il domine très largement dans les sondages (à 48%, 22 points devant la principale coalition d’opposition) les libéraux de la Coalition civique (KO). 

Ce samedi à Szczecin, ville portuaire toute proche de la frontière allemande, au nord-ouest du pays, plusieurs milliers de personnes (environ 5 000) ont pris part à ce qui était un petit événement pour la communauté LGBTI locale : la deuxième Pride, la deuxième marche des fiertés de leur histoire.

Un conseiller municipal dit vouloir "libérer les rues des parasites"

La communauté LGBTI polonaise vit très mal cette année électorale. Avec les élections européennes de mai dernier et les législatives dans un mois, c’est depuis le début de l’année qu’elle se sent, plus encore qu’auparavant, stigmatisée.

Voici ce que disent, par exemple et de façon quasi-quotidienne dans cette campagne, les leaders du PiS, le parti conservateur dans cette campagne : "Les personnes LGBT sont dangereuses, elles violent les enfants, elles enseignent la sexualité à nos enfants dès le plus jeune âge, ce sont des monstres et des pervers !" Des paroles graves qui se concluent souvent par : "Votez pour nous ! On vous protégera, vous et vos enfants, de ces monstres !" 

Un discours de haine (qui n’est pas sanctionnée par la loi polonaise contrairement à d’autres pays européens) repris sur ces banderoles brandies par une poignée de personnes au passage de la marche cette année.

Banderoles de manifestants anti-LGBT lors de la Pride de Szczecin
Banderoles de manifestants anti-LGBT lors de la Pride de Szczecin © Radio France / Ludovic Piedtenu

On peut y lire (de gauche à droite) : "Stop pédophilie", "Que veut enseigner le lobby LGBT aux enfants ? 4 ans : la masturbation ; 6 ans : consentir à des rapports sexuels ; 9 ans : les premières expériences sexuelles et l’orgasme" ou encore "Szczecin sans déviants".

Il y a quelques jours, un conseiller municipal de Szczecin a officiellement appelé les habitants à se rassembler dans le centre-ville, avec des balais et des sprays désinfectants, pour "libérer les rues des parasites, de la saleté et de nos ennemis". Si personne n’a répondu à cet appel haineux, il était frappant en revanche de constater combien cette menace occupait les esprits et les discussions au sein de la communauté LGBTI dans le défilé qui redoutait un face-à-face.

Tout s’est déroulé dans le calme, de façon presque surprenante eu égard au climat de la campagne électorale. Les forces de l’ordre étaient aussi très nombreuses, certains policiers cagoulés, d’autres armés de fusil, à cheval ou avec des chiens.

Les forces de l'ordre étaient très présentes lors de la manifestation
Les forces de l'ordre étaient très présentes lors de la manifestation © Radio France / Ludovic Piedtenu

Lors de la première édition de la Pride de Szczecin en septembre 2018, la police était intervenue. Une centaine de contre-manifestants violents avaient par exemple jeté des bouteilles en verre sur les participants.

"Arrêtez de faire de nous des cibles", clament les manifestants

Monika Pacyfka Tichy est l’organisatrice de cette marche des fiertés. Elle préside l’association Lambda qui défend les droits des personnes LGBTI à Szczecin. Elle raconte :

"Ces discours de campagne se transforment en violences physiques quand on se fait frapper dans le tramway ou dans le bus, ou dans nos quartiers par nos voisins, avec lesquels tout se passait bien, des voisins que l’on connaît parfois depuis des années !"

Plus connue uniquement sous le prénom de "Monika", elle est LE visage de la communauté LGBTI de cette ville polonaise (On la voit dès le début de la vidéo proposée dans cet article). "Tout ce qui se passe, surtout depuis le mois de mars 2019, n’a pour moi qu’un objectif : mobiliser au maximum en Pologne derrière le parti conservateur au pouvoir qui vise un deuxième mandat consécutif. On crée une menace totalement artificielle pour effrayer la population et leur permettre, d’une certaine façon, de nous 'détruire'. Pour moi, c’est une propagande du même ordre que celle utilisée par Hitler dans les années 1930 en Allemagne avec les personnes juives. Les personnes LGBTI en Pologne sont vraiment dans une situation très difficile en ce moment."

Elle s’inquiète vraiment de voir le nombre d’agressions physiques et verbales en hausse. Elle le constate au travers de toutes les histoires qu’on lui raconte, des victimes qui viennent la voir dans les locaux de l’association et qui nécessitent un soutien psychologique. L’association Lambda n’a pas de chiffres à fournir pour l’année en cours. Pas plus que les autorités polonaises. Elles comptabilisent bien pourtant ce qu’on appelle juridiquement un "crime de haine" quand la victime est une cible en raison de son appartenance, réelle ou supposée, à un groupe social, le plus souvent défini par la race, la religion ou l’orientation sexuelle. Mais pas les personnes homosexuelles au regard de la loi en Pologne. 

Marche des Fiertés dans la ville de Szczecin, à l'ouest de la Pologne, dans le calme malgré un climat très tendu
Marche des Fiertés dans la ville de Szczecin, à l'ouest de la Pologne, dans le calme malgré un climat très tendu © Radio France / Ludovic Piedtenu

La très influente Église polonaise n’est pas en reste. Son numéro deux a dénoncé à plusieurs reprises ce qu’il appelle une "peste arc-en-ciel" en référence aux couleurs du drapeau LGBTI.

"Mon Christ ne m’a jamais dit d’insulter ou de blesser quelqu’un"

Dans la foule de ce samedi, il y a Lelita Petit. Elle compte parmi les rares Drag Queen à se produire régulièrement en Pologne. Elle fait part de sa foi personnelle, de son éducation catholique : "Comment peuvent-ils utiliser les mots de la Bible comme une arme contre nous ? Mes parents, mon Église, mon Christ ne m’ont jamais dit d’insulter ou de blesser quelqu’un."

Parmi les rares drag queens de Pologne, Lelita Petit, qui participait à la Pride
Parmi les rares drag queens de Pologne, Lelita Petit, qui participait à la Pride © Radio France / Ludovic Piedtenu

"Je me sens parfois avec d’autres personnes LGBTI polonaises comme un ballon avec lequel joueraient les hommes politiques hétérosexuels aux commandes du pays. Ils s’amusent de nos difficultés, ignorent nos doutes, ils ne prennent pas au sérieux les questions dont nous débattons au sein de la communauté LGBTI, et ce comportement autorise et légitime la violence dont nous sommes victimes."

Face à autant de discriminations, d’agressions, de paroles haineuses, cette Pride qui, cette année, tombe à quatre semaines des élections législatives, est sans doute selon Marek, un jeune manifestant, l’unique moment pour la communauté LGBTI polonaise de descendre dans la rue et de dénoncer publiquement le climat homophobe de cette campagne.

"Depuis que les choses ne font qu’empirer, les personnes LGBTI deviennent furieuses, ils veulent agir, manifester, bien sûr dire leur fierté avec cette Pride mais pas uniquement comme une fête mais aussi et surtout comme un moyen d’obtenir les mêmes droits et de se battre pour ça !"

Marek, un des manifestants de la Pride de Szczecin
Marek, un des manifestants de la Pride de Szczecin © Radio France / Ludovic Piedtenu

Marek explique que le nombre de Prides en Pologne augmente très vite et essaime à travers le pays : 32 cette année, contre 60 par exemple chez le voisin allemand où il vient de passer quelques mois grâce au programme Erasmus. Il se dit d’ailleurs "extrêmement touché" par l’initiative de membres de la communauté LGBTI de Berlin, à deux heures seulement en voiture ou en train de Szczecin. Les organisateurs de deux soirées très connues dans la capitale allemande, Gegen et Golosa, ont réuni derrière leur char et sur fond de musique techno et house plusieurs centaines de Berlinois venues grossir les rangs et, selon les mots de l’appel lancé sur Facebook, "soutenir nos frères et nos sœurs de Pologne" estimant "que parce qu’il est facile d’être queer à Berlin, on en oublie souvent les luttes qui se déroulent ailleurs".

La manifestation de soutien, à Berlin, pour la Pride de Szczecin en Pologne
La manifestation de soutien, à Berlin, pour la Pride de Szczecin en Pologne © Radio France / Ludovic Piedtenu

Beaucoup de Polonais dans le cortège aspirent aux mêmes droits que leurs voisins européens et allemands. Aux mêmes droits que tous les citoyens polonais tout en avouant n’espérer aucun changement si le parti conservateur est réélu dans un mois.

"Le minimum", sont-ils venus clamer, "serait de pouvoir vivre sereinement et cesser d’être instrumentalisés à des fins électoralistes."

Mais la surenchère est bien là : à titre d’exemple, depuis le début de l’année en Pologne plus de trente collectivités locales, des villes ou des communautés de communes, essentiellement situées dans le sud-est du pays et dirigées par des conservateurs, se sont déclarés comme des "zones libres, sans idéologie LGBT".

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