par Ioan Grillo

MEXICO (Reuters) - Le sort de Florence Cassez, détenue depuis six ans au Mexique pour des enlèvements qu'elle nie, est entre les mains de cinq juges de la Cour suprême du Mexique.

Leur décision, attendue mercredi, peut mettre fin à un dossier qui pèse sur les relations avec la France au risque de braquer l'opinion publique mexicaine.

Arrêtée en décembre 2005, la Française, qui est âgée de 37 ans, a été condamnée en 2008 à soixante ans de prison pour enlèvement au terme d'un procès à huis clos sans jurés, habituel pour le système judiciaire mexicain mais dont les conditions ont choqué de l'autre côté de l'Atlantique.

L'affaire a envenimé les relations entre Paris et Mexico.

En 2009, Nicolas Sarkozy, en visite au Mexique, a vainement tenté de négocier son transfert en France. Deux ans plus tard, sa volonté de lui dédier l'Année du Mexique en France a provoqué la colère des autorités mexicaines et conduit à l'annulation de cette manifestation culturelle.

Au Mexique, Florence Cassez ne bénéficie d'aucune forme d'indulgence de la part d'une population fatiguée des multiples enlèvements crapuleux qui contribuent à l'insécurité. A en croire un sondage publié lundi par le quotidien Excelsior, 84% des personnes interrogées estiment que la Française doit rester derrière des barreaux.

L'an passé, 3.000 kidnappings ont fait l'objet d'un dépôt de plainte, et les chiffres véritables pourraient être encore supérieurs. Dans certaines affaires, les otages sont mutilés et leurs ravisseurs envoient des doigts ou des oreilles à leur famille pour les presser à verser la rançon qu'ils exigent.

"UNE AFFAIRE SYMBOLIQUE ET HAUTEMENT POLITISÉE"

Le président mexicain, Felipe Calderon, qui a fait de la lutte contre la criminalité la priorité de son mandat, est de l'avis de la majorité. En visite lundi dans une nouvelle prison de l'est du Mexique, et même s'il n'a pas cité le nom de la Française, il a prononcé un vibrant plaidoyer pour la justice mexicaine.

"Que signifie la justice ? Une double obligation fondamentale: quiconque commet un crime est correctement jugé et puni, et l'interprétation de la loi n'est jamais une faille permettant (aux criminels) de fuir impunément mais au contraire l'instrument vrai par lequel le juge rend la justice", a-t-il dit.

Mais il y a deux semaines, un juge de la Cour suprême a proposé la libération de Florence Cassez. Arturo Zaldivar considère qu'elle a été privée de ses droits et n'a pas bénéficié d'un procès équitable. Il a remis en cause la fiabilité des témoignages sur lesquels l'accusation s'est appuyée pour obtenir sa condamnation et relevé des contradictions.

Le juge Zaldivar est l'un des cinq magistrats de la première chambre qui se prononceront mercredi sur le dossier Cassez. Si au moins deux autres juges de la chambre se rangent à son avis, Florence Cassez sera libérée.

"C'est devenu une affaire symbolique et hautement politisée", résume l'historien mexicain Lorenzo Meyer. "Si la Cour libère Cassez, elle fera montre d'un degré d'indépendance historique", ajoute-t-il.

La motion présentée par le juge Zaldivar se concentre sur la conduite des policiers fédéraux mexicains à la suite de son arrestation dans un ranch proche de Mexico en même temps que son ancien compagnon mexicain, Israel Vallarta, que la police accusait de diriger le gang des Zodiacs, un groupe criminel spécialisé dans les enlèvements crapuleux.

Florence Cassez n'a pas été présentée immédiatement à un procureur et n'a pas été autorisée à requérir l'aide du consulat de France mais a dû se plier d'abord à une reconstitution filmée de l'intervention des forces de police libérant des otages en différents endroits, dont ce ranch.

Dans cette reconstitution, diffusée à la télévision comme s'il s'agissait d'un reportage sur le vif, elle est présentée comme une des preneurs d'otages.

La police a depuis reconnu son erreur, mais le juge Zaldivar estime que "cette reconstitution d'événements qui ne se sont jamais produits a eu un impact sur l'opinion publique et sur toutes les parties impliquées dans le procès".

UN CAS EMBLÉMATIQUE ?

L'affaire a également provoqué un débat sur le système judiciaire mexicain.

Pour Gerardo Fernandez, député du Parti du travail (gauche), vu le nombre de vices de procédure émaillant le dossier, la question n'est plus vraiment de savoir si elle est coupable ou innocente. Et la Française, ajoute-t-il, est devenue un symbole emblématique des milliers d'innocents condamnés sur la base de témoignages douteux.

Les procureurs fédéraux ont réagi en arguant que des vices de procédure ne devaient pas mettre en danger le droit des victimes à obtenir justice.

Isabel Miranda de Wallace, membre du Parti de l'action nationale de Calderon et candidate au poste de maire de Mexico, s'est rendue, elle, à la Cour suprême pour militer contre la libération de Florence Cassez.

Représentante des victimes de kidnapping, cette femme dont le fils a été enlevé et assassiné en 2005 a déclaré qu'elle était "favorable aux droits des criminels". "Mais je suis encore plus favorable aux droits et à la justice pour les victimes", a-t-elle ajouté.

Incarcérée dans un centre pénitentiaire pour femmes du sud de Mexico, Florence Cassez a toujours protesté de son innocence.

Dans un récit publié en 2010, "A l'ombre de ma vie", la Nordiste évoque sa vie, son enfance dans une famille de la classe moyenne à Lille, son voyage en Amérique latine, sa rencontre puis ses relations difficiles avec Vallarta.

"Florence Cassez est une jeune femme qui, il y a bientôt six ans, est tombée amoureuse de quelqu'un, ce n'était pas la bonne personne, elle vit un enfer en prison", a déclaré Nicolas Sarkozy le 8 mars dernier.

"Il faut qu'elle tienne le coup. Je n'en dirai pas plus pour ne pas influer sur le processus de la justice mexicaine, (mais)c'est vraiment la première vraie bonne nouvelle depuis cinq années et demie", a-t-il encore dit.

Henri-Pierre André pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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