Avec 10,26% des voix et 24 députés, le parti d'extrême-droite Vox fait son entrée au parlement espagnol, une première depuis le rétablissement de la démocratie. Plus que la question de l'immigration, c'est la crise catalane et sa gestion par les gouvernements de droite et de gauche qui a été le principal moteur du vote

Le leader de Vox, Santiago Abascal, a réussi son pari de faire entrer des députés d'extrême-droite au parlement espagnol
Le leader de Vox, Santiago Abascal, a réussi son pari de faire entrer des députés d'extrême-droite au parlement espagnol © AFP / Juan Carlos Rojas

C'était l'un des derniers pays européens à ne pas avoir de parlementaires affiliés à l'extrême-droite : depuis dimanche soir, le parlement espagnol compte lui aussi des députés assis à la droite des conservateurs. Avec 10,26% des voix, le parti Vox, qui avait déjà fait forte impression lors des élections régionales de décembre 2018 en Andalousie, réussit son pari : il envoie une délégation de 24 élus siéger à Madrid.

Un succès toutefois moins important qu'attendu. "C'est un succès indéniable pour Vox, le parti n'avait aucun élu, et l'extrême-droite n'avait plus aucun élu au Parlement depuis 1979, et il en fait entrer 24", analyse Benoit Pellistrandi, historien, spécialiste de l'Espagne contemporaine, auteur du Labyrinthe catalan (ed. Desclée de Brouwer). "Mais on a deux autres précédents, Ciudadanos et Podemos, qui s'étaient présentés pour la première fois à des élections en 2015, et qui avaient obtenu respectivement 40 et 69 députés. Donc au regard de l'émergence de nouvelles forces politiques, Vox réussit une percée, mais moindre que ceux qui l'ont précédé. Il y a par ailleurs une forme de déception, car les sondages avaient laissé entrevoir la possibilité pour Vox d'être autour de 35 voire 40 députés".

La crise catalane, moteur du vote Vox

Fait marquant, le parti obtient des résultats très homogènes, entre 10 et 13%, dans la majorité des régions espagnoles. Seules celles ayant une culture autonomiste ou indépendantiste marquée ont bien moins voté Vox : le Pays Basque, la Navarre, les Canaries, la Galice et la Catalogne.

Pour Benoit Pellistrandi, c'est précisément cette question de la Catalogne qui a fait naître, puis nourri, le parti. "Vox est un scission du Parti populaire du fait d'élus qui, en 2015, ont trouvé que Mariano Rajoy n'était pas suffisamment ferme avec les indépendantistes catalans. D'ailleurs, quand vous faites l'addition des voix du PP et de celles de Vox, vous obtenez 26%, soit le plancher de la droite en Espagne depuis le retour de la démocratie. Le vote de Vox, c'est le courant le plus à droite à l'intérieur de la droite espagnole, ce sont des électeurs conservateurs qui ont le sentiment d'être négligés par le Parti populaire, qui ont le sentiment d'être agressés par les socialistes, et qui ont le sentiment d'être humiliés par les nationalistes catalans ou basques".

Une analyse que partage Barbara Loyer, professeure à l'Institut français de géopolitique, auteure de L'Espagne en crise (éd. Colin) : "Vox a rassemblé beaucoup de gens qui pensent que le régime des autonomies est allé trop loin dans la disparition de l'État et dans l'apparition de souverainetés régionales, de symboles identitaires régionaux, avec la quasi interdiction implicite de sortir un drapeau espagnol dans toutes ces régions-là".

La crainte d'une menace pour l'identité espagnole

C'est même cette question qui a forgé, selon elle, le succès de Vox en Andalousie en décembre dernier : "Les Andalous sont fâchés de ce qui se passe en Catalogne, encore plus que les autres ! Il ne faut pas oublier que c'est de là que proviennent les trois-quarts des ouvriers qui sont allés travailler en Catalogne et qui ont fait son développement dans les années 60. Qu'aujourd'hui on les traite des bouseux et d'étrangers, ils apprécient modérément. C'est vraiment une réaction de classe, les ouvriers qui se révoltent contre des patrons qui leur crachent dessus".

Mais comment expliquer dans ce cas qu'en Catalogne, les anti-indépendantistes ne se soient pas tournés vers Vox ? "C'est une réaction dans le reste de l'Espagne, la Catalogne a sa propre dynamique", répond Benoît Pellistrandi. "Les Catalans qui sont attachés à l'union avec l'Espagne sont fondamentalement des modérés, qui voudraient bien que la crispation politique baisse d'intensité dans la région. Le vote vers les extrêmes nourrit, en réaction, l'indépendantisme catalan, donc ceux qui y sont opposés choisissent la voie médiane, et ont notamment récompensé les socialistes, qui envoient cinq députés de plus à Madrid".

Mais d'autres facteurs peuvent expliquer le succès de Vox dans certaines régions, comme celle de Murcie, où le parti affiche son record d'Espagne continentale : 18,64% ? "La question catalane est le ressort qui a permis la création de Vox et son entrée en scène", affirme Benoît Pellistrandi. "Mais dans un certain nombre de régions, comme celle de Murcie, la question migratoire est tout à fait fondamentale. Ces deux questions ont trait à l'identité espagnole". Et Barbara Loyer complète : "Ce vote est l'expression d'une dimension très conservatrice et très traditionaliste, une sorte d'indignation contre l'indignation de l'extrême-gauche, notamment sur la question du féminisme et de la violence machiste".

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