L’enquête de Forbidden Stories et de ses partenaires montre que la question du Sahara occidental est, pour la monarchie de Mohamed VI, une véritable obsession. Elle explique en partie l’intérêt des services marocains pour des militants, des élus et même des avocats en France.

Affiche sur la grève de la faim de Claude Mangin devant la mairie d'Ivry, en mai 2018
Affiche sur la grève de la faim de Claude Mangin devant la mairie d'Ivry, en mai 2018 © Maxppp / PHOTOPQR/LE PARISIEN

Des yeux bleus parfois tristes mais un sourire franc, une chevelure blanche et courte. Si l’obsession des renseignements marocains avait un visage, ce pourrait être le sien. Celui de Claude Mangin. Difficile d’imaginer pourtant en la voyant, que cette ancienne professeur d’histoire-géo de 65 ans, qui nous reçoit dans son deux pièces d’Ivry-sur-Seine, à quelques encablures du périphérique parisien, soit l’une des bêtes noires du royaume marocain. Et que son iPhone qu'elle ne quitte pas, qu’on lui conseille lors de notre rendez-vous d’éteindre et de ranger dans une autre pièce, soit un mouchard.

L’enquête menée par le consortium de Forbidden Stories, dont la cellule investigation de Radio France fait partie, prouve pourtant que cette militante associative catholique est très étroitement surveillée par Rabat à travers son téléphone. Pas moins de 128 traces d'une intervention extérieure ont été détectées sur son appareil, entre octobre 2020 et juin 2021 par le Security Lab d’Amnesty International, partenaire technique du projet. Les attaques menées grâce au logiciel Pegasus ont permis au client marocain de NSO de s’introduire dans son portable, de récupérer l’ensemble de son contenu, et peut-être même d’écouter ses conversations et d’espionner ses faits et gestes en activant à distance le micro et la caméra de son iPhone. Sans qu’elle ne se doute de rien. Sans qu’elle n’ait eu à cliquer sur quoi que ce soit. Et alors même qu’elle pensait être à l’abri en utilisant des messageries sécurisées et cryptées.

Lorsque nous lui annonçons que l’examen de son téléphone révèle qu’il est "infecté", nous lui conseillons d’en changer. Et par curiosité, nous testons son nouvel iPhone quelques jours plus tard. Le résultat laisse sans voix : le Maroc a déjà essayé d’y installer le logiciel Pegasus à quatre reprises. La dernière tentative date du 6 juillet 2021.

Du Sahara à Ivry-sur-Seine

Comment expliquer ce qui s’apparente à un acharnement à l’égard d’une citoyenne française ? Claude Mangin a épousé en 2003 Naâma Asfari, un militant sahraoui, l’une des figures du combat pour l’autodétermination du Sahara occidental annexé en 1975 par le royaume du Maroc après le retrait des colons espagnols. Le 7 novembre 2010, aux prémices de la vague des printemps arabes, 20 000 Sahraouis se regroupent à Gdeim Izik, près de Laâyoune, pour réclamer la fin de l’oppression socio-économique dont ils se disent victimes. Porte-parole de ce rassemblement, Naâma Asfari est arrêté le soir même. Le lendemain, le campement sahraoui est dispersé par la force et dans le sang. Selon les autorités marocaines, 11 policiers sont tués dans l’opération.

Le rassemblement de Gdeim Izik met la monarchie de Mohammed VI en colère. Car la question du Sahara est un tabou ultime dans le pays. "Gdeim Izik, ça a montré au peuple marocain que le Sahara occidental existait. Ça, pour le roi, c'était insupportable", estime Claude Mangin. "Donc moi et mon mari sommes devenus les bêtes noires de cette monarchie. Le Sahara est la dernière colonie d'Afrique, poursuit la sexagénaire qui connaît son sujet par cœur. Selon le droit international et les accords signés en 1991, le Maroc devrait organiser un référendum d'autodétermination. Mais il ne le fait pas et personne au sein du conseil de sécurité de l'ONU ne l’oblige à respecter ses engagements", peste-t-elle. 

Soupçons de torture

Jugé par un tribunal militaire avec 25 autres figures du mouvement pour l’autodétermination du Sahara, Naâma Asfari a été condamné à 30 ans de prison. Claude Mangin livre depuis un âpre combat. Ne serait-ce que pour voir son mari en détention. Il lui est souvent arrivé d’être expulsée du Maroc avant même d’y avoir posé un pied. Et lorsqu’elle se rend sur place avec des parlementaires ou des avocats qui la soutiennent dans sa démarche, elle affirme y être continuellement épiée.

Il faut souligner que, malgré elle, Claude Mangin est à l’origine d’une brouille diplomatique entre la France et le Maroc. En 2014, avec l’association des chrétiens pour l'abolition de la torture (Acat) et son avocat Joseph Breham, une plainte est déposée devant les tribunaux français. Cette plainte qui dénonce des faits de torture en détention sur Naâma Asfari vise clairement le chef de la police et des services secrets du Maroc, l’un des hommes les plus puissants du Maroc, Abdellatif Hammouchi. A l’époque, il se dit qu’il est en France. La doyenne des juges d’instruction de Paris envoie sept gendarmes au domicile de l’ambassadeur pour tenter de l’interroger. Le patron des services secrets n’est pas là, mais l’affaire fait scandale au Maroc. Pendant un an, Rabat refuse toute coopération judiciaire avec Paris.

Un avocat espionné 

La plainte de Claude Mangin n’aboutira pas en France. En revanche, une autre déposée cette fois devant le comité contre la torture des Nations-Unies à Genève entraînera une condamnation – symbolique – du royaume du Maroc en 2016. Une victoire pour l’avocat Joseph Breham. Mais qui lui coûtera cher. Selon notre enquête, le pénaliste parisien a lui aussi a été espionné par le Maroc à travers son portable. L’analyse de son iPhone par l’équipe technique d’Amnesty international montre de nombreuses intrusions entre septembre et décembre 2019. L’avocat n’en revient pas. "Évidemment que ça étonne !", nous répond-il. "Quand on travaille dans les droits de l'Homme et qu’on essaye de faire avancer un certain nombre de causes, on sait que ce genre de choses peut exister. Mais je ne suis pas Jason Bourne, là j'ai l'impression d'avoir basculé dans un autre monde !"

Il juge ces attaques, et les moyens déployés par le Maroc pour le surveiller, totalement disproportionnés. "On n'est pas le plus gros cabinet d'avocats de la planète, tout ce qu'on fait c'est un peu de "jus de cerveau", avec un ordinateur, deux trombones et trois élastiques", ironise-t-il... "Et qu'un État soit prêt à mettre des moyens aussi violents - "violents" dans le sens de "violation" - de la vie privée, qui nécessitent autant de ressources, autant d'énergie, je trouve ça hallucinant !"

Une intrusion violente, aussi, sur un plan personnel. "En tant qu'être humain, on se sent un peu sali", confie Joseph Breham. "Ce qui me dérange le plus, c'est si mon téléphone a été utilisé comme un micro "d'ambiance", qu'ils connaissent le prénom de mes enfants, l'endroit où mes enfants vont à l'école, les malheurs, les bonheurs, les petites tristesses et les grandes joies de mes gosses, ça c'est la raison pour laquelle je ne lâcherai pas ceux qui ont osé faire ça." Mais pour Jospeh Breham, cette surveillance légitime le combat qu’il mène pour la défense des droits humains, notamment au Maroc.

"Ça montre que ces États dictatoriaux ou quasi dictatoriaux sont en fait des colosses au pied d'argile, il suffit d'un petit peu de liberté d'expression et d'un peu de droit pour qu'ils se mettent à "flipper" complètement et à déraper comme ce n'est pas permis", commente l’avocat qui entend déposer plainte suite à nos révélations.

Selon nos informations, d’autres avocats, responsables associatifs et citoyens sahraouis en lien avec Claude Mangin ont aussi été sélectionnés comme cibles par le Maroc via le logiciel Pegasus. Une surveillance massive et renforcée ces derniers mois qui pourrait s’expliquer par la rupture du cessez-le-feu au Sahara occidental en novembre 2020 entre le Front Polisario et les forces militaires marocaines. De passage à Paris, le porte-parole de la résistance sahraouie en Europe, Oubi Bachir Bouchraya, accepte un rendez-vous. Il possède un iPhone que l'on décide d'analyser. Sans surprise, son portable a été infecté par le logiciel Pegasus le 15 mars 2021.

"Je ne suis pas surpris", réagit-il lorsque nous lui apprenons la nouvelle le 19 juillet. "Je pensais être sous surveillance depuis que j’ai pris la tête de la diplomatie sahraouie en Europe. Je ne suis pas étonné non plus", poursuit cette figure du Polisario, "parce que c’est dans l’ADN du Maroc d’agir en dehors de la loi, en violation du droit international." 

L’obsession du Maroc pourrait aussi s’expliquer par le fait qu’en France, Claude Mangin n’abandonne pas la bataille pour voir son mari et multiplie les actions pour évoquer la causes des prisonniers sahraouis, comme lorsqu’elle a médiatisé sa grève de la faim de 30 jours, en avril 2018, dans le hall de l’hôtel de ville d’Ivry.

Pierre RIchard lors de sa visite à Claude Mangin pendant sa grèce de la faim en mai 2018
Pierre RIchard lors de sa visite à Claude Mangin pendant sa grèce de la faim en mai 2018 © Maxppp / PHOTOPQR/LE PARISIEN

Le maire d’Ivry lui aussi visé

Ivry-sur-Seine, justement… Cette ville dirigée par les communistes, engagés en faveur de la cause sahraouie, semble être scrutée par le royaume chérifien. Mercredi 30 juin 2021, les élus ivryens se réunissent pour un dernier conseil municipal avec les vacances. Plus de 60 points sont à l’ordre du jour. À la fin de la séance, deux délibérations sont prévues au registre de la solidarité : un déplacement d’une délégation d’élus en Palestine. Et le versement d’une subvention de 5000 euros pour des actions éducatives en faveur d’enfants dans un campement au Sahara. Une élue LREM de l’opposition demande la parole. Dans un texte rédigé au préalable, elle conteste le versement de cette subvention, et dénonce au passage le soutien affiché par la ville au mari de Claude Mangin, Naâma Asfari. "Un homme que vous considérez comme un opposant prisonnier politique mais qui a été jugé dans son pays pour des faits graves, c’est inacceptable", lâche l’élue. "Tout autant inacceptable est le fait de l’avoir nommé citoyen d’honneur de la ville d’Ivry et de s’enorgueillir."

Le maire Philippe Bouyssou est alors interrompu par un coup de fil. La préfecture l’avertit que plusieurs dizaines de personnes, défenseurs de la monarchie, manifestent devant le gymnase où se tient le conseil. Des forces de police sont en route. Le maire remarque que certains de ces militants se sont introduits dans la salle. Il donne l’ordre d’évacuer. La suite du conseil se tiendra à huis-clos pour des raisons de sécurité. Moins d’une heure plus tard, le discours de l’élue LREM est diffusé in extenso sur des sites internet marocains.

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Beaucoup d’agitation pour une subvention de 5000 euros. Incontestablement, la question du Sahara crispe Rabat. Une semaine après cet épisode, le 7 juillet 2021, nous avons rendez-vous avec le maire Philippe Bouyssou. Au cours de l’entretien, il accepte de faire tester son téléphone par le laboratoire d’Amnesty International. Simplement pour vérifier. Mais la surprise est de taille : Amnesty détecte une tentative d’infection survenue la veille, 6 juillet ! Encore une fois, c’est un message adressé d’un compte attribué aux services marocains qui est en cause. "Je suis médusé", lâche Philippe Bouyssou lorsque nous lui annonçons le résultat de l'analyse. "Je me sens atteint dans mon intégrité personnelle et publique. C'est une forme de pression qui me touche profondément et en même temps ça me renforce dans mes convictions. Je me dis que si le soutien que l'on apporte au peuple sahraoui et à son droit à l'autodétermination génère ce type de réactions de la part d'un État étranger tout à fait puissant, c'est que le combat est juste et qu'il faut le poursuivre." Le maire d'Ivry annonce qu'il compte saisir la justice.

Les autorités marocaines, via leur ambassade à Paris, nous ont répondu de manière plutôt laconique qu'Amnesty international avait jusqu'alors été "incapable de prouver une quelconque relation entre le Maroc et la compagnie israélienne" NSO, qui commercialise le logiciel espion Pegasus.