Depuis le début des contestations massives en Algérie contre le président Abdelaziz Bouteflika, mi-février, il croque l'actualité avec un ton acerbe et une certaine émotion. Rencontre, à Alger, avec le caricaturiste Ali Dilem.

Il se bouche peut-être les oreilles mais Dilem garde les yeux bien ouverts sur l'actualité de son pays, l'Algérie
Il se bouche peut-être les oreilles mais Dilem garde les yeux bien ouverts sur l'actualité de son pays, l'Algérie © AFP / Farouk Batiche

Devant nous, Ali Dilem fait siffler son feutre sur une feuille blanche. Petit à petit, le dessin prend forme : "Je lui fais des yeux clairs. C'est rare chez les Algériens mais lui est né au Maroc et il a hérité des yeux de sa mère". Au bout de quelques secondes apparaît sur le papier le personnage principal de l'actualité algérienne, le président Abdelaziz Bouteflika, que le caricaturiste se plaît à croquer à longueurs de journées. 

Dilem nous reçoit chez lui, dans son appartement algérien. Lui qui dessine pour le quotidien Liberté est aujourd’hui connu au delà des frontières de son pays. Charlie Hebdo ou TV5Monde publient notamment ses dessins.

A la veille d'un nouveau vendredi de mobilisation, Dilem fait la une du quotidien Liberté
A la veille d'un nouveau vendredi de mobilisation, Dilem fait la une du quotidien Liberté / Liberté

Plus d'une soixantaine de caricatures depuis un mois

Depuis le 10 février dernier et l'annonce de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat, Dilem a publié plus d'une soixantaine de caricatures autour des événements qui secouent, de façon pacifique et dans la bonne humeur le plus souvent, son pays. Dilem a même crée un compte Twitter dédié à la situation, réussissant la prouesse le vendredi 8 mars d’y proposer pas moins de dix-huit dessins réalisés au fur et à mesure de la mobilisation.

"J'ai été dans la première manifestation, le 22 février", raconte-t-il. "Mais il fallait essayer d'être utile à cette révolution. Mon utilité c'est de raconter ce qu'il se passe au quotidien. Alors je me suis mis aux réseaux sociaux, c’est nouveau pour moi. Tous les vendredis (jour de grande mobilisation, NDLR) j'essaye de commenter l'actualité en direct à travers mes dessins via les sites d'informations et dans mon journal.

Depuis un mois maintenant il est debout à 5 heures du matin, termine sa journée à 21 heures. Dans quasiment toutes les pièces de son domicile il laisse un ordinateur ou une feuille au cas où l’inspiration lui viendrait.

Jusqu'à ces dernières semaines, les Algériens protestaient sur Internet. Depuis le 22 février, ils le font dans les rues du pays.
Jusqu'à ces dernières semaines, les Algériens protestaient sur Internet. Depuis le 22 février, ils le font dans les rues du pays. / Ali Dilem

À 52 ans, dont trente passés à croquer l’Algérie, Dilem est ému par ce qu’il se passe dans son pays mais préfère laisser à la jeunesse algérienne la paternité de cette révolte. 

“Quand je vois tous ces jeunes qui manifestent, je me dis 'respect'. [...] Ils ont un cran incroyable”

"Quand je vois tous ces jeunes, je me dis 'respect'. Aujourd'hui j'ai deux fois l'âge de ceux qui sortent manifester et qui ont le courage de porter cette parole et la faire circuler dans la rue. Parce que nous sommes dans un pays où il est normalement interdit de manifester. Ils ont un cran incroyable. Je suis de ceux qui ont manifesté en 1988 (mobilisations contre le pouvoir sévèrement réprimées, 150 morts environ, NDLR) et je sens que ce qui se produit là est à même de parfaire, de continuer ce que l'on a fait à l'époque. Nous dans notre inexpérience, nous n’avons pas été jusqu'au bout. Par pudeur je dois le dire : C'est leur histoire, leur révolte, leur colère, leurs acquis. Parce que c'est clair que cela va aboutir à quelque chose."

Le 8 mars, Dilem a publié 18 caricatures en une seule après midi, au fur et à mesure de la mobilisation.
Le 8 mars, Dilem a publié 18 caricatures en une seule après midi, au fur et à mesure de la mobilisation. / Ali Dilem

La crainte d'une récupération

Lui qui a connu la décennie noire, l'exil forcé en France dans les années 1990 n'espère qu'une chose, que ce mouvement ne soit pas récupéré : "Quand je vois aujourd'hui que l'opposition est en train de négocier l'après Bouteflika, j'espère que ça n'est pas le scénario qui se dessine pour l'Algérie de demain".

Dilem reconnait qu’il vit dans un pays où malgré la sévérité du régime et l’omerta qui règne dans les arcanes du pouvoir, il peut se moquer du président. Une relative liberté qui pourrait prendre plus d’ampleur avec les événements actuels. "Il est clair que dans mes attentes les plus sublimes, les plus mirifiques, je ne m'attendais pas à ce que ça soit aussi magistral. Parce que c'est une leçon qu'on est en train de donner déjà à ce pouvoir qui croyait que cette jeunesse était servile à jamais mais aussi au monde qui ne voyait de nous que des espèces de victimes du terrorisme."

La marche du 8 mars contre le régime restera un des souvenirs les plus forts du caricaturiste.
La marche du 8 mars contre le régime restera un des souvenirs les plus forts du caricaturiste. / Ali Dilem

S'il croque de façon acerbe l'actualité de son pays depuis bien longtemps, le mouvement qui est né le 22 février dernier pourrait être l'un des moments les plus forts qu'il ait à commenter, assure-t-il : "Il y a un événement qui va me marquer longtemps, c'est la marche du 8 mars dernier, la journée de lutte pour les droits des femmes et surtout l'image qu'a donnée l'Algérie au monde. Je suis de ceux qui croient que l'un des moteurs de cette révolte - on ne peut encore parler de révolution - ce sont ces gamins et ces gamines dans les rues d'Alger qui sont d'un point de vue esthétique d'une beauté sublime."

En 1988, ce "gamin de quartier" de 20 ans sortait manifester contre les flics. Aujourd'hui il raconte la jeunesse de son pays qui veut un souffle nouveau. Et peut ainsi affirmer, sourire en coin que : "Un Algérien qui, à 20 ans n'a pas connu de révolution, c'est quelqu'un qui a raté sa vie !

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