[scald=104423:sdl_editor_representation]par Yves Clarisse

PARIS (Reuters) - La France du "non" à la Constitution européenne effectue un retour en force la campagne pour l'élection présidentielle, un phénomène qui risque de compliquer la tâche du futur locataire de l'Elysée sur les scènes nationale et européenne.

A droite comme à gauche, de puissants courants obligent les principaux candidats, le président sortant Nicolas Sarkozy et le socialiste François Hollande, à tenir compte de cet électorat s'ils veulent être élus le 6 mai prochain, quitte à les décevoir au lendemain du scrutin.

"La France du 'non' n'a pas disparu après le référendum et l'adoption du traité de Lisbonne", déclare Thomas Klau, qui dirige le bureau de Paris du 'think tank' European Council on Foreign Relations (ECFR). "Il y a à droite comme à gauche un pourcentage significatif d'électeurs qui rejettent la construction européenne, en tout cas en l'état."

Le discours du Front national sur l'Europe complice d'une mondialisation sauvage destructrice de la prospérité nationale n'a pas changé depuis que Marine Le Pen a succédé à son père.

Mais elle a trouvé avec la crise des dettes souveraines un coupable désigné, l'euro, exigeant que la France en sorte, tout comme le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan.

Le candidat du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon ne va pas aussi loin mais ses revendications sont très radicales.

Son programme prévoit la renégociation du traité de Lisbonne qui a repris en 2007 le projet de Constitution rejeté par 55% de Français en 2005, la fin de l'indépendance de la Banque centrale européenne et la suppression de la "technocratie européenne".

"I'm dangerous" ("Je suis dangereux"), a dit Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting de Clermont-Ferrand mercredi soir en allusion au "I'm not dangerous" de François Hollande.

Ni le président-candidat, ni son concurrent socialiste, dont le parti s'était déchiré sur l'Europe en 2005, n'ont adopté cette rhétorique mais ils doivent en tenir compte.

LA SURPRISE DE SARKOZY

"L'existence d'une France du 'non' et le fait que cela reste un des facteurs structurants de l'électorat français pèse sur la campagne et est à la fois un des éléments du succès relatif des programmes politiques des candidats comme Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen mais aussi un facteur qui explique la conduite des candidats de l'UMP et du PS", dit Thomas Klau.

"Aussi bien Nicolas Sarkozy que François Hollande doivent composer avec cet électorat potentiel qui est ou bien franchement souverainiste, ou bien hostile à la construction européenne telle qu'elle se présente actuellement."

Soucieux d'obtenir un bon report de voix pour l'emporter au second tour, le premier ne peut ignorer les voix de Marine Le Pen, qui se situe entre 16 et 19% des intentions de vote, et le second ne peut faire comme si les quelque 10% qu'obtiendrait Jean-Luc Mélenchon n'existaient pas.

Nicolas Sarkozy a donc surpris tout son monde dimanche dernier en exigeant une renégociation du traité de Schengen sur la libre circulation pour lutter contre l'immigration illégale et l'adoption de mesures potentiellement protectionnistes, assortissant ses revendications d'ultimatums à l'Union.

Quelques minutes avant son intervention, son conseiller spécial Henri Guaino avait fait référence à la nécessité de réconcilier les France du "oui" et du "non" à la Constitution.

François Hollande, lui, veut renégocier le traité européen sur la discipline budgétaire signé le 1er mars dernier pour y ajouter un volet d'encouragement à la croissance, même s'il n'entend pas remettre sur la table le traité de Lisbonne.

SANG-FROID DES AUTORITÉS EUROPÉENNES

"Il y a des partis qui présentent des positions, des candidats qui sont les représentants de ces partis, qui se présentent au suffrage, les Français feront leur choix au premier tour", a-t-il dit jeudi à des agences de presse.

Les autorités européennes font preuve d'un grand sang-froid face à ces revendications des deux principaux candidats, mettant toute cette agitation sur le compte de la campagne.

"Ce qui me frappe, c'est que jusqu'il y a quelques jours le mot 'Europe' n'apparaissait pas dans la campagne électorale", déclare un haut responsable européen qui est au coeur de la machine communautaire. "Après les élections, les choses ne se présenteront pas forcément de la même manière."

Si la renégociation du traité sur la discipline budgétaire est "impossible" selon lui, un texte séparé sur la croissance pourrait être aisément adopté par les Vingt-Sept.

Les revendications de Nicolas Sarkozy sont quant à elles en cours d'étude à Bruxelles, même si les solutions envisagées ne sont pas pour l'instant à la hauteur de ses demandes.

"S'il y avait de grandes menaces, pourquoi la France a-t-elle accepté l'intégration de la Bulgarie et de la Roumanie dans Schengen", a ironisé le responsable européen.

Les autorités européens font donc le pari que les propos de campagne seront vite modérés au lendemain du 6 mai, les ultimatums et revendications isolées, outils souvent utilisés par Londres, débouchant rarement sur des résultats.

"Une fois devant la réalité, l'idéologie et un certain populisme auront atteint leurs limites", explique-t-on.

Pour Thomas Klau, le rapport des forces au sein de l'UE mais aussi l'essentiel de l'électorat ne veulent pas renverser la table européenne, même si certaines revendications sont légitimes, la France n'étant pas le seul pays agité par des doutes sur la manière dont la construction européenne a évolué.

"La France du 'non' ne domine ni à droite ni à gauche. Les deux principaux partis, l'UMP comme le Parti socialiste, restent fermement engagés dans le processus de construction européenne et leur électorat ne le souhaite pas autrement", explique-t-il.

Avec Elizabeth Pineau, édité par Patrick Vignal

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