En traduisant un film mexicain en espagnol d’Espagne, Netflix a suscité un tollé dans la péninsule ibérique. La mobilisation des cinéphiles et des tenants de l’unicité de la langue de Cervantes a fait reculer le géant de la création audiovisuelle.

Le réalisateur de "Roma", Alfonso Cuarón, lors de l'avant-première à Los Angeles le 10 décembre 2018
Le réalisateur de "Roma", Alfonso Cuarón, lors de l'avant-première à Los Angeles le 10 décembre 2018 © AFP / Robyn Beck

Netflix ne s’attendait sans doute pas à cette polémique en préparant la liste des sous-titres de Roma. Le film d’Alfonso Cuarón, dont l’action se déroule au Mexique des années 1970, a été sous-titré en anglais, en français, en arabe, en roumain… mais aussi en “espagnol d’Europe”. Cette traduction d’un espagnol mexicain vers un espagnol d’Espagne a choqué dans les deux pays. Le réalisateur, lui-même mexicain, trouve cela “absurde et insultant”, l’Académie de l’Espagnol dit que c’est inutile, et les cinéphiles craignent de perdre la couleur locale.

L’espagnol du Mexique n’est certes pas exactement le même que l’espagnol d’Espagne. Depuis que l’Amérique latine a pris son indépendance au XIX siècle, chaque pays a fait évoluer la langue à sa sauce. 

Prenez les pronoms personnels par exemple. En guise de deuxième personne du pluriel, les Mexicains, et avec eux le reste des Latino-américains, utilisent systématiquement le pronom “ustedes”. Les Espagnols au contraire utilisent le pronom “vosotros” quand ils tutoient leurs interlocuteurs.

Des expressions que les Espagnols connaissent

Ainsi, dans Roma, quand les enfants se disputent pour aller au cinéma, la mère de famille arbitre : “O van todos, o no va ninguno”. Traduction : “Soit vous y allez tous, soit personne n’y va”. Mais dans les sous-titres en espagnol d’Espagne, on pouvait lire, au lieu de “O van todos”, “O vais todos”. Les Espagnols auraient-ils compris sans cette traduction ? Bien sûr que oui, puisqu’eux aussi utilisent le pronom “ustedes” dès qu’ils s’adressent à un auditoire à qui ils veulent manifester leur respect.

Second exemple tiré du film. Un enfant raconte une anecdote à sa famille. Ce qui donne, en version originale : “Le echaron un globo, se enoja el soldado, se baja el soldado…” En bon français, “Le soldat se fâche”, nous raconte le petit garçon. Que lit-on sur les sous-titres en espagnol d’Espagne ? “Se enfada el soldado”. Ne cherchez pas la nuance, cela veut dire exactement la même chose. Fallait-il changer le verbe pour faciliter la compréhension ? Probablement pas. Il est vrai qu’à Madrid le verbe “enfadarse” est plus courant qu’ “enojarse” ; mais si le verbe original avait été respecté, les Espagnols auraient parfaitement compris.

Dernière citation : “Adela, ándale, que ya llegó la señora…”Ándale” est un encouragement, comme un “Allez”, en français, pour que la collègue de l’employée de maison se dépêche. C’est une expression typiquement mexicaine, que tous les Espagnols connaissent, même si aucun Espagnol ne l’emploie. Traduction dans les sous-titres : “Vamos”, qui aplanit complètement le style et transporte le spectateur de l’autre côté de l’Atlantique.

"Ouvrir une petite porte à la fragmentation de la langue"

Le véritable problème est celui de l’unicité d’une langue parlée par quelque 500 millions de personnes à travers le monde, dont seulement 45 millions en Espagne. Selon Pedro Álvarez de Miranda, membre de l’Académie royale espagnole et interrogé par la télévision publique espagnole :

C’est ouvrir une petite porte à la fragmentation de la langue. Bien heureusement, nous, les hispanophones, nous n’avons pas besoin de traducteur. Nous nous comprenons entre nous.

Porte entrouverte et vite refermée. Face au tollé, Netflix a retiré jeudi dernier ses sous-titres en espagnol d’Espagne sur sa plateforme. 

Reste une option pour qui aurait du mal avec l’accent mexicain : choisir les sous-titres en espagnol du Mexique… pour sourds et malentendants. Lire le texte peut aider à comprendre, et le choix des mots et la couleur locale sont parfaitement respectés.

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