En écho avec la journée internationale des migrants, ce 18 décembre dernier, coup de projecteur sur trois routes migratoires : la plus meurtrière, la "nouvelle" route vers l'Europe et la route la plus empruntée au monde.

Des membres du Croissant Rouge libyen récupèrent des corps de migrants noyés au large de Janzur en juin 2018
Des membres du Croissant Rouge libyen récupèrent des corps de migrants noyés au large de Janzur en juin 2018 © AFP / AFP
Bilan mi-2018
Bilan mi-2018 © Visactu / Sophie RAMIS, Gillian HANDYSIDE, Sabrina BLANCHARD, Laurence CHU

1. LA ROUTE LA PLUS MEURTRIÈRE

C'est aux portes de l'Europe, qui s'est barricadée depuis une vingtaine d'années, que le nombre de décès est le plus important, en valeur absolue comme relative. La moitié des migrants décédés dans le monde en 2018, ont péri en voulant gagner les rivages européens par la Méditerranée (2 217 sur un total de 4 476 décès dans le monde entier, selon le site Missing migrants de l'Organisation internationale pour les Migrations-OIM). Et, sur ces candidats à l'exil qui ont péri en mer, 1 282 avaient emprunté la voie centrale depuis la Libye vers l'Italie

C'est donc cette route, dite de Méditerranée centrale, qui reste la plus dangereuse au monde. Ces données sont par définition très difficiles à réunir. Nous avons choisi de nous fonder sur celles collectées par l'OIM qui donnent un ordre de grandeur. Il est difficile d'avoir un nombre fiable. Sans doute faut-il multiplier les données statistiques par quatre, voire cinq, estiment les chercheurs, tant nombre de migrants disparaissent sans laisser de traces. 

Pourquoi cette route est-elle la plus dangereuse ? 

  • C'est la traversée la plus longue, la plus périlleuse aussi en raison des conditions météorologiques souvent difficiles. 
  • Sa létalité a augmenté avec la disparition progressive des opérations de sauvetages, d'abord Mare Nostrum initiée par le gouvernement italien, puis avec le départ des navires des ONG des eaux au large de la Libye, en raison d'un durcissement des politiques européennes. 2017 et 2018 ont marqué la disparition des navires civils opérant dans le secteur, criminalisés par les législations italiennes, accusés en Europe d'agir comme un appel d'air, condamnés à errer sans port où débarquer leurs rescapés, ils ont dû jeter l'éponge. La saga de l'Aquarius est la plus symptomatique du refus des États européens de laisser les navires d'ONG apporter leur secours au large de la Libye. "Or, souligne Camille Schmoll, géographe à l'Institut universitaire de France, à l'unisson des autres chercheurs qui travaillent sur les migrations : ce n'est pas parce qu'il y a des navires de sauvetage qu'il y a plus de migrants. S'il n'y a pas de relation entre l'importance des flux et la présence des sauveteurs en mer, contrairement à la rhétorique en vogue chez les populistes européens. Il existe en revanche, une vraie corrélation entre leur présence ou absence et la létalité des traversées." 
  • À la dangerosité du canal de Sicile, à la disparition progressive des navires de secours, s'ajoute l'état très dégradé dans lequel les migrants tentent cette traversée. Ils ont traversé le désert libyen, enduré, pour tous, des conditions de détention terribles en Libye (viols, racket, tortures...). Leur vulnérabilité est importante, note Camille Schmoll, et l'on sait que les gens montent sur les bateaux désormais dans des conditions d'urgence très forte. Il n'est pas rare que les passeurs procèdent à des exécutions à ce moment là, poursuivant leur politique de terreur.
  • Nombre de chercheurs ont aussi documenté le lien entre les politiques européennes de fermeture et la mortalité des migrants. Plus l'Europe se verrouille, plus on meurt à ses frontières. Verrouiller les frontières ne tarit pas les migrations, cela les entrave, les complique, les rend plus coûteuses et létales avec l'effet paradoxal de renforcer les filières de passeurs contre lesquelles l'Europe entend lutter. 
Migrants d'Afrique de l'Ouest secourus par l'Aquarius en mai 2018
Migrants d'Afrique de l'Ouest secourus par l'Aquarius en mai 2018 © Maxppp / Christophe Petit Tesson

Camille Schmoll rappelle que la "frontiérisation" de la Méditerranée a commencé dans les années 90 à Gibraltar alors que l'Europe expérimentait de premiers accords bilatéraux avec le Maroc et verrouillait ses frontières extérieures au fur et à mesure que l'espace Schengen se mettait en place. Dans les années 2000, après les premiers grands naufrages dans le canal de Sicile, l'Italie engage à son tour des négociations avec la Libye, ce qui préfigure les négociations entre l'Union européenne et la Libye de Kadhafi dans les années 2000. Négociations qui ont repris avec les nouvelles autorités qui se voient désormais chargées de contenir les migrants. 

L'Europe finance les gardes côtes libyens pour qu'ils empêchent toute migration. Leur brutalité, leur complicité parfois avec les passeurs, sont pourtant largement documentées. L'Europe abandonne les principes auxquels elle avait adhéré, déplore Olivier Clochard : le sauvetage est remis en cause, les conventions de Genève ou du droit des enfants ne sont plus respectées. Pour Camille Schmoll, les accords passés avec des régimes autoritaires ou sans légitimité, en Libye, au Soudan ou en Érythrée, participent aussi à déstabiliser l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne.

Des causes multiples, mais une mortalité qui a explosé sur cette route : d’après le HCR, l’organe des Nations Unies pour les réfugiés, on comptait en juin 2018  une personne décédée sur sept ayant tenté la traversée, contre une sur 19 au cours des mois précédents de 2018 et une sur 38 au cours des six premiers mois de 2017.

2 LA ROUTE PRIVILÉGIÉE POUR L'EUROPE 

La voie dite de Méditerranée occidentale, celle qui va du Maroc vers l'Espagne, est devenue la voie privilégiée d'entrée en Europe cette année. Elle représente près de 40% des entrées illégales sur le continent. Selon Frontex, c'est la route la plus active. Quelque 53 000 migrants irréguliers ont ainsi été interceptés en Espagne sur les 11 premiers mois de l'année, c'est plus du double qu'en 2017, mais bien loin des 800 000 arrivées en Grèce en 2015. Il s'agit essentiellement, selon Frontex, de Marocains, Guinéens et Maliens. 

Plusieurs raisons à cela. La route de Méditerranée centrale étant devenue très difficile à emprunter, les migrants se reportent sur une autre voie d'accès à l'Europe. Certains n'excluent pas que le Maroc, sous pression pour contenir les flux de migrants, ne relâche aussi un peu son contrôle pour obtenir davantage d'aides. 

Un migrant d'Afrique sub-saharienne se cache de la police dans une forêt des environs de Tanger (Maroc) en octobre 2018
Un migrant d'Afrique sub-saharienne se cache de la police dans une forêt des environs de Tanger (Maroc) en octobre 2018 © AFP / Fadel Senna

D'autres estiment au contraire que les rafles de migrants et emprisonnements qui se sont multipliés au Maroc ont incité les migrants subsahariens à quitter un pays où ils sont de moins en moins désirés. On a d'ailleurs assisté à plusieurs reprises cette année à des "assauts" de migrants tentant de franchir les barbelés des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Les chercheurs qui travaillent sur cette route ont noté une recrudescence des mineurs isolés. Cette route revient donc au premier plan, comme il y a 10 ans, mais les passages sont beaucoup plus coûteux.

3 LA ROUTE LA PLUS EMPRUNTÉE

C'est le continent américain, Amérique latine et centrale, qui en 2018 a vu le plus grand nombre de personnes prendre la route de l'exil. Combien ? Les chiffres sont toujours délicats dans cette matière, mais on estime qu'entre 2 et 3 millions et demi de migrants ont quitté leur pays. L'immense majorité d'entre eux sont des ressortissants Vénézuéliens : plus d'un million, 5 000 par jour en moyenne en 2018, jusqu'à 18 000 quotidiennement au mois d'août, au plus fort de l'exode, selon des données du  Haut-Commissariat pour les réfugiés et de l'Organisation internationale pour les migrations.

C'est une migration différente des migrations plus classiques que l'on connaît depuis le Salvador, le Honduras ou le Guatemala, explique Laurent Faret, professeur à Paris Diderot, actuellement en poste à Mexico. "Ces dernières sont essentiellement _économiques et sécuritaires_. Il s'agit d'échapper à la misère économique ou au danger que représentent des milices ou gangs de rue. Pour ce qui concerne les Vénézuéliens, nous avons une migration liée à une crise politique qui devient une migration due aux effets économiques de cette crise politique". 

Des migrants vénézuéliens arrivent à Tumbes, au Pérou en octobre 2018
Des migrants vénézuéliens arrivent à Tumbes, au Pérou en octobre 2018 © Maxppp / Nicolas Remene

Les premiers Vénézuéliens à s'exiler en nombre, et ce dès la fin des années Chavez, appartiennent en effet aux classes moyennes et supérieures, plutôt urbaines, qui ne se retrouvent pas dans la politique menée par le pouvoir. Aujourd'hui, il s'agit de classes moyennes voire populaires, victimes de la dégradation économique, de l'inflation, des dévaluations quotidiennes qui minent le pays. "On est donc passé, explique Olivier Clochard, d'un acte politique à une nécessité plus économique de migrer". Et  cette émigration vénézuélienne, précise Laurent Faret, "est l'une des plus composites en terme de destinations" : ce fut vers la Colombie tout d'abord, puis sur une route sud vers l'Equateur, le Pérou, le Chili, le centre avec le Costa Rica et le Mexique.

À côté de cette route de l'exil des Vénézuéliens, existe en Amérique centrale, une autre route migratoire : le couloir migratoire centre-américain qui suit l'isthme vers les États-Unis. Ce sont essentiellement des ressortissants du Honduras, du Salvador, du Guatemala, d'Haïti ou du Nicaragua qui l'empruntent, entre 200 000 et 400 000 chaque année. Les profils sont très différents, il s'agit là de migrants économiques, de demandeurs d'asile, de personnes qui fuient les violences urbaines. S'y ajoutent des migrants du monde entier d'Asie ou d'Afrique qui prennent aussi ce couloir sud-nord.

La migration des Vénézuéliens peut quant à elle se rapprocher de celle des Nicaraguayens : dans les deux cas, il s'agit de fuir des régimes politiques de plus en plus autoritaires, corrompus et avec des oppositions qui peinent à s'organiser. Quelles conséquences ces flux de migrants ont-ils en Amérique latine ? Comme ce fut le cas, par exemple, en Europe en 2015, l'afflux de migrants, en l'occurrence vénézuéliens, a entraîné un raidissement de l'accueil. Les populations plutôt ouvertes au début ont commencé à exiger des limites. Le Pérou et l'Equateur demandent désormais un passeport.

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