Une hausse de 25% des appels et des signalements sur le web au Royaume-Uni, des appels qui augmentent de 16% en Espagne, une augmentation de 40 ou 50% au Brésil, + 20% au Texas... Un peu partout dans le monde, les signalements de violences faites aux femmes sont en forte croissance avec le confinement.

Pancarte brandie à Paris le 8 mars dernier, lors de la marche pour la journée internationale des droits des femmes.
Pancarte brandie à Paris le 8 mars dernier, lors de la marche pour la journée internationale des droits des femmes. © AFP / Amaury Cornu / Hans Lucas

"Je presse tous les gouvernements de faire de la prévention des violences domestiques une priorité dans leurs plans de lutte contre le Covid-19." Le cri d'alerte a été lancé lundi par António Guterres, secrétaire général des Nations-Unies. "Nous avons constaté une horrible montée des violences domestiques", s'inquiète le responsable de l'ONU : "Dans certains pays, le nombre de femmes appelant des numéros de soutien a doublé."

États-Unis, Espagne, France, Inde, Tunisie... Effectivement, de nombreux pays appliquant des mesures de confinement face à l'épidémie de coronavirus font face à une recrudescence des signalements de violences domestiques. Les données portant sur les violences elles-mêmes sont encore rares mais les signalements qui explosent sont un très mauvais signe. Isolées avec un compagnon violent, beaucoup de  femmes se retrouvent vulnérables. Que disent les statistiques ? Que disent les autorités ? Et quelles solutions apporter ?

Ce qui disent les chiffres en Europe

Au Royaume-Uni, la ligne téléphonique nationale pour signaler des violences domestiques ("National Domestic Abuse helpline") a enregistré une hausse de 25% des appels et des signalement sur le web depuis le début du confinement. Cela se traduit par des centaines d'appels en plus la semaine dernière par rapport aux semaines précédentes, rapporte à la BBC l'association qui gère cette ligne. La fréquentation du site de l'association a aussi sensiblement augmenté, avec 150% de visites supplémentaires par rapport à la dernière semaine de février.

En Espagne, le "Ministerio de Igualdad" (ministère de l'égalité femmes-hommes) a également alerté mercredi dernier sur la hausse des violences conjugales en temps de confinement. Cité par El País, le ministère signale que les appels au 016, le numéro des femmes victimes de violences, ont augmenté de 16% entre le 14 et le 29 mars, par rapport à la même période au mois de février. 3 382 appels en deux semaines, soit 521 appels en plus.

En France, les signalements de violences ont fortement augmenté depuis le 17 mars. Selon le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, qui s'est exprimé jeudi soir sur France 2 dans l'émission "Vous avez la parole", les signalements pour des faits de violence familiale et conjugale ont ainsi augmenté de 32% en zone gendarmerie, et de 36% dans la zone de la préfecture de police de Paris, et ce durant la première semaine de confinement.

Ce qui disent les chiffres dans le reste du monde

Plusieurs pays dans le reste du monde ont fait état de hausses inquiétantes des violences. Ainsi, aux États-Unis, des villes ont déjà rapporté un nombre croissant de violences et d’appels, comme le note NBC News dans une enquête. Sur les vingt-deux "law enforcement agencies" (les agences de police fédérales) contactées par le média, dix-huit signalent une hausse des appels pour violences conjugales au mois de mars. La police de Houston au Texas, par exemple, a reçu 300 appels de plus qu'en février pour des violences domestiques, soit une hausse d'environ 20% par rapport à février. 517 appels supplémentaires par rapport au mois précédent, aussi, en Caroline du Nord ( 18%).

Même constat, encore plus préoccupant, au Mexique, où les appels pour violences conjugales ont augmenté de 60% durant la quarantaine, note El País, en se basant sur les informations du Red Nacional de Refugios (Réseau national des réfugiés). "Les demandes d'hébergement dans certains refuges pour les femmes se sont multipliées", rapporte le quotidien. "Et sans budget de l'État qui garantisse qu'ils puissent rester ouverts les prochains mois."

Au Brésil, c'est un centre d'accueil géré par l'État qui alerte sur une augmentation des cas de violences conjugales, qu'il attribue à l'isolement provoqué par le coronavirus, relaie le Guardian. "Nous pensons qu'il y a eu une augmentation de 40 ou 50%, et il y avait déjà une grosse demande", note Adriana Mello, une juge de Rio de Janeiro spécialisée dans les affaires de violence domestique.

Qu'en est-il en Tunisie, où les sorties du domicile sont limitées depuis le 22 mars ? Le nombre d'agressions signalées contre les femmes "a été multiplié par cinq par rapport à la même période en 2019", a indiqué à l'AFP la ministre de la Femme, de l'enfance et des personnes âgées, Asma Shiri Laabidi. Selon elle, plus de 40 femmes victimes de violences ont été signalées du 23 au 29 mars, contre sept alertes durant la même période en 2019. "La plupart sont des femmes vivant dans des zones de l'intérieur du pays, âgées de 30 à 40 ans et ayant un niveau scolaire primaire et secondaire", a étayé Mme Laabidi. Les agressions, verbales ou physiques, ont nécessité dans deux cas des hospitalisations.

En Chine, berceau de l'épidémie qui sort progressivement d'une quarantaine drastique de plusieurs semaines, l'association des Droits de la femme Weiping a fait état d'un triplement des violences rapportées. Illustration dans le comté de Jianli, dans la province du Hubei, foyer de l'épidémie : "Le commissariat a enregistré 162 témoignages de violences domestiques en février, soit trois fois plus que les 47 de février 2019. Et en janvier, le nombre de cas était le double de celui de l’année précédente", rapporte ainsi Wan Fei, un ancien policier qui a fondé une association de lutte contre les violences domestiques, cité par Le Monde : "Selon nos statistiques, 90 % des cas de violences ont un lien avec la pandémie de Covid-19."

Même constat en Inde : le nombre de dossiers pour violences conjugales a doublé au cours de la première semaine de restriction de mouvements, selon la Commission nationale pour les femmes. Durant la semaine du 23 au 30 mars, soit la première semaine du confinement, la commission a ainsi reçu 58 plaintes, relate India Today. Mais 58, "c'est seulement le nombre de plaintes que l'on a reçues par e-mail, souligne une porte-parole : "le nombre réel est susceptible d'être plus élevé car le gros des plaintes vient de femmes qui font partie des classes sociales les moins aisées, et qui envoient leur plainte par la poste."

Enfin, en Australie, le gouvernement a constaté une augmentation de 75% des recherches sur le web pour un soutien face à des violences dans les foyers.

Ce que vivent les victimes

Certains dossiers de violences conjugales font froid dans le dos. Ainsi, mardi dernier, une Sicilienne a été étranglée à mort par son compagnon. Selon le recteur de l'université où étudiait le couple, cette tragédie est liée à la "situation de crise que nous vivons en ce moment" : "Les experts avaient mis en garde contre le risque que la cohabitation forcée n'accentue les conflits familiaux". La présidente de la commission Féminicide du Sénat italien, Valeria Valente, a dénoncé "l'énième féminicide survenu dans un foyer, où la crise du coronavirus nous impose de rester".

De son côté, la BBC a recensé des témoignages glaçants de victimes prises au piège avec un homme violent. Comme celui de Geeta, une Indienne, battue tant de fois par son mari (la première fois lors de leur nuit de noces) qu'elle a "perdu le compte" . "Les choses ont changé quand l'école a fermé le 14 mars", rapporte-t-elle. "Les enfants étaient constamment à la maison et ils ont commencé à l'énerver."

Des enfants qui risquent maintenant eux aussi de subir les foudres de son mari. "Normalement il dirige sa colère contre moi mais il a commencé à leur crier dessus pour des détails, comme une tasse laissée sur le sol. Du coup je dis quelque chose pour faire diversion, pour qu'il s'en prenne à moi, mais plus le temps passe, moins je trouve de techniques pour attirer son attention", confie Geeta, qui vit dans un quartier pauvre en zone rurale. 

À New York, rapporte toujours la BBC, Kai vit elle dans la peur depuis que, sur demande de sa mère, elle est retournée vivre fin mars chez son père. L'homme qui, dit-elle, a abusé d'elle physiquement et sexuellement pendant des années. Conséquence : en confinement, Kai quitte sa chambre seulement pour "courir" à la salle de bain ou se faire à manger. Depuis le début du confinement, son père n'a pas évoqué une seule fois les abus : "Cela me rend folle. Il ne m'a rien fait pour l'instant, mais l'attente me tue."

Dans l'État américain de l'Oregon, le responsable d'une ligne téléphonique dédiée aux violences conjugales décrit lui au Time le contenu très cru de certains appels : "Les agresseurs menacent de jeter leurs victimes dans la rue pour qu'elles attrapent le virus."

L'ONU juge qu'au fur et à mesure que le confinement se poursuit, les violences faites aux femmes risquent de prendre des tournures plus complexes : l'exposition au coronavirus utilisé comme une menace (comme évoqué ci-dessus), des femmes expulsées sans endroit où aller, ou encore une police et une justice submergées, forcées d'établir des priorités.

Les solutions mises en place

En France, un numéro national dédié à l'écoute des auteurs de violences a été lancé ce lundi, afin d'éviter que les tensions au sein du couple ou de la famille ne s'aggravent pendant la période du confinement, a annoncé sur Twitter la secrétaire d'État Marlène Schiappa : 

Le collectif #NousToutes rappelle le numéro à appeler si vous êtes victime de violences conjugales : le 3919.

À l'initiative du gouvernement, un dispositif a également été mis en place dans les 22 000 pharmacies que compte la France, pour accueillir et aider les victimes de violences. Christophe Castaner, le ministre de l'Intérieur, a aussi annoncé qu'il est désormais possible d'alerter les forces de police ou de gendarmerie "par un simple texto" pour signaler des faits ou soupçons de violences conjugales. Un numéro : le 114.

Des mesures sont en outre prises ailleurs en Europe. En Allemagne, la ministre de la Famille, Franziska Giffey, a appelé les communes à organiser si besoin des accueils alternatifs réservés aux femmes victimes. L'Autriche voisine prévoit elle une garantie de place dans les maisons de femmes, ou l'exclusion du membre violent des familles en quarantaine.

Et dans le reste du monde ? En Tunisie, le ministère de la Femme a élargi les horaires de la ligne de soutien aux femmes victimes de violences, et lancé lundi une assistance psychologique gratuite par téléphone.

En Inde, dans la région de l'Uttar Pradesh, la police a publié des circulaires dans les journaux pour encourager les victimes à rapporter les violences : "Supprimons le coronavirus, pas votre voix."

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