Le Premier ministre libanais, Hassan Diab, a annoncé sa démission face à la pression de la rue et de la communauté internationale. Nassif Hitti, l'ex-ministre des Affaires étrangères, qui avait quitté ses fonctions la veille de l'explosion du 4 août, estime que le gouvernement avait perdu sa volonté de réformer.

Nassif Hitti, ex-ministre des Affaires étrangères libanais, estime qu'une coalition de forces du hostiles au changement qui mettait sans cesse des bâtons dans les roues du cabinet.
Nassif Hitti, ex-ministre des Affaires étrangères libanais, estime qu'une coalition de forces du hostiles au changement qui mettait sans cesse des bâtons dans les roues du cabinet. © AFP / Anwar Amro

Six mois après sa nomination au ministère des Affaires étrangères libanais, Nassif Hitti s'est résolu à jeter l'éponge. C’était le 3 août, la veille de la terrible explosion sur le port de Beyrouth.

Ce diplomate de carrière, longtemps en poste à Paris en tant que représentant de la Ligue arabe, avait fait le constat qu'il n'était plus sur la même longueur d'ondes que l’équipe gouvernementale d’Hassan Diab.

"J’ai fait partie de ce gouvernement parce que je croyais profondément que le moment était très important pour prendre le chemin des réformes structurelles, c’est-à-dire globales, dans tous les domaines. Malheureusement, Il n’y avait plus cette vision au départ, et pire, il n’y avait plus cette volonté d’agir et de bouger vite."

En coulisses, une coalition de forces hostiles au changement

Une bonne partie des membres du gouvernement étaient pourtant des professionnels dans leurs domaines respectifs ou des technocrates, sans affiliation politique marquée. Mais en coulisses, c’est une coalition de forces hostiles au changement qui mettait sans cesse des bâtons dans les roues des ministres.

"Le système clientéliste politique pèse lourdement et constitue un obstacle majeur."

"Je ne dis pas cela pour trouver des excuses", poursuit Nassif Hitti. "Mais il fallait foncer avec plus de volonté. Cela n’a pas été le cas."

Quelques jours avant sa démission, Jean-Yves Le Drian, le patron du Quai d’Orsay, avait dressé le même constat lors d’une visite à Beyrouth, regrettant, selon ses mots, "le côté passif" des autorités, incapables de mettre en œuvre les réformes attendues "depuis trop longtemps".

Au printemps 2018 à Paris, la France avait organisé la Conférence économique pour le développement par les réformes et avec les entreprises (Cedre) de soutien au Liban avec à la clé plus de 11 milliards de dollars de prêts et dons. En échange, une feuille de route avait été acceptée par les autorités de Beyrouth.

Au-delà d’une bonne gouvernance et d’une gestion budgétaire saine, des points précis étaient clairement identifiés : réforme de la compagnie d’électricité (EDL), nouveau code de l’eau, nouvelle stratégie de gestion des déchets, modernisation des règles de passation de marchés, réforme des douanes, etc.

Des promesses de réformes non tenues

Les promesses et engagements du gouvernement libanais, dirigé à l’époque par Saad Hariri, ne seront pas tenus, provoquant une perte de confiance des bailleurs de fonds internationaux, mais surtout l’exaspération des Libanais, abandonnés à leur triste sort par leur propre gouvernement. L’argent de Cedre ne sera jamais décaissé.

Au cours de ses quelques mois en poste, Nassif Hitti a pu mesurer de l’intérieur les limites d’un système calcifié, fondé sur "le sectarisme politique, le clientélisme, l’absence de transparence, le manque de responsabilisation".

Pour lui, le modèle de développement économique du Liban, essentiellement fondé sur le secteur bancaire, est à revoir. "Il faudrait recréer un certain équilibre et encourager l’agro-alimentaire, la petite industrie, les nouvelles technologies, l’informatique."

"Un filet de protection sociale, aussi, est nécessaire, car les Libanais ont pris, non pas l’ascenseur social, mais le 'descenseur' social."

Mais encore faut-il, pour cela, lutter contre la corruption dans l’administration et le favoritisme. Bref, recréer un environnement politique et juridique assaini, propice aux affaires.

Créer une rupture avec le passé

Dans une économie libanaise en chute libre, il y a deux dossiers ultrasensibles à régler en urgence : l’audit de la Banque centrale du Liban pour obtenir la vérité des comptes et la gestion du port de Beyrouth, qui sera reconstruit, et par où passe l’essentiel de l’approvisionnement.

Au plan politique, explique Nassif Hitti, "le pays a besoin d’un vrai dialogue national entre toutes les composantes politiques libanaises".

"Il faut que les représentants de la société civile soient présents pour mettre sur pied un programme de sortie de crise. Nous devons pouvoir redémarrer sur de nouvelles bases."

Dans tous les cas, conclut l’ancien ministre des Affaires étrangères, "une rupture avec le passé s’impose, notamment avec l’aide de pays amis". Car aujourd’hui, certes, tout le monde veut aider le Liban meurtri, mais pas maintenir en vie un système qui l’a conduit à la faillite.

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