La démission de Saad Hariri, le Premier ministre libanais, depuis l’Arabie saoudite, était-elle dictée par le royaume ? Cette question, en forme de contre-feu, masque un conflit interne au pays du Cèdre, où s’opposent les partisans d’une forme de neutralité et le parti pro-iranien.

Depuis les accords de Taëf, marquant la fin de la guerre civile au Liban en 1991, le Hezbollah est la seule milice à avoir conservé ses armes. Et engagé unilatéralement le Liban dans des conflits avec ou chez ses voisins.
Depuis les accords de Taëf, marquant la fin de la guerre civile au Liban en 1991, le Hezbollah est la seule milice à avoir conservé ses armes. Et engagé unilatéralement le Liban dans des conflits avec ou chez ses voisins. © AFP / Mahmoud Zayyat

Dans son histoire, le Liban tel que nous le connaissons aujourd’hui, pays de minorités, charnière entre l’Orient et l’Occident, n’a jamais vraiment choisi son destin. Pays de compromis, il a composé, dans un environnement complexe, avec les influences et ingérences des puissances régionales et mondiales, et pour cause : faute d’avoir donné naissance à un État-nation, le système politique, hérité du mandat français, a jeté les bases d’un consensus des communautés sur leur avenir commun. Et c’est la nature de ce consensus qui varie dans le temps.

Souveraineté et « parrainages »

Les communautés les plus représentées au pays du Cèdre, les chrétiens maronites, les musulmans sunnites et les musulmans chiites, pilotent l’exécutif libanais. L’ensemble des autres communautés peuvent peser au sein du cabinet ministériel et à l’assemblée. Une question demeurant : l’intérêt des Libanais passe-t-il par le seul peuple souverain ou, comme ce fut le cas à de nombreuses reprises dans l’histoire de ce petit pays, par le sort de « frères » arabes ou de pays amis ? Avec une suspicion permanente à l’égard de la classe politique : de Damas à Riyad, de Paris à Moscou, où prend-elle ses consignes ?

Ainsi la guerre civile s’est-elle cristallisée autour de la question palestinienne, entre 1975 et 1982 au moins. Entre des nationalistes qui, au mieux prenaient leur distance avec le sort des réfugiés, et des citoyens en empathie avec leurs frères arabes chassés de leur terre. En d’autres termes, un Liban déchiré face à des enjeux qui le dépassaient, et des communautés dont les chemins divergent, incapables de trouver et de partager une vision commune de l’avenir du pays.

Une neutralité réaliste

Passé la guerre civile, la reconstruction, la libération du joug syrien, le Liban s’est (laborieusement) relevé sur l’idée que le pays est maître de son destin et que, justement représentées, toutes les communautés sont partie prenante. Avec une condition : la distanciation – « al naiiy bel nafs », en arabe –, un concept voisin de la neutralité, plus adapté aux mœurs locales. En d’autres termes, la proximité des différentes communautés avec des groupes ou États spécifiques – les sunnites avec les pays du Golfe, les chiites avec l’Iran, les maronites avec Paris… – est admise, mais elle ne peut pas interférer dans le débat national.

La désignation de Michel Aoun à la présidence de la République s’accompagnait, chez toutes les forces (politiques) en présence, d’un arrangement (« taswiya ») sous la forme d’un double rappel : nul, au Liban, n’engage seul une position nationale ; la distanciation à l’égard des enjeux régionaux doit demeurer la règle. Un rappel à replacer dans le contexte du conflit syrien, qui a jeté près de 2 millions de réfugiés sur le confetti libanais (le pays, qui compte 5 millions d’habitants, a la taille d’un gros département français).

Compromis rompu

Saad Hariri, dans une interview télévisée sur Future TV, une chaîne libanaise fondée par son père, a déclaré dimanche :

Je suis fier de l’entente [« taswiya », ndlr] à laquelle nous sommes parvenus, et je veux qu'elle réussisse. Les partis politiques sont autorisés, mais sont-ils autorisés à jouer un rôle à l’étranger et à en faire porter le poids aux Libanais ?

Une autre façon de dire que le compromis qui devait sceller l’équilibre libanais a été rompu. Rompu par une communauté – les chiites, et en particulier leur parti le plus emblématique, le Hezbollah – qui, depuis 1991 et l'accord de paix de Taëf, est la seule à n’avoir jamais rendu les armes (avec le soutien syrien puis celui d’une partie de la classe politique, à commencer par les soutiens maronites de l'actuel président de la République, Michel Aoun).

Ce qui se joue à Beyrouth, c’est bien la place du Parti de Dieu. Un pays souverain, fort d’une armée multiconfessionnelle de 72 000 hommes, entraînés et équipés, peut-il tolérer une armée parallèle, autoproclamée « résistante », dont la seule fin est de maintenir Israël dans ses frontières ? La question se posait en ces termes après la fin de l’occupation syrienne du Liban, en 2005. Le Hezbollah avait alors déclenché un conflit sanglant avec Israël et s’était érigé, dans une victoire à la Pyrrhus, en garant (contesté) de l’intégrité nationale.

Initiatives délétères

La question que posent aujourd’hui certains « parrains » de Beyrouth, de l’Arabie saoudite à Washington, est la même. Et aujourd'hui pas plus qu'hier, le Liban ne peut accepter que l’une de ses composantes, que l’un des partis politiques représentés dans l’exécutif et à l’Assemblée, s’engage de façon unilatérale dans des conflits dont le pays a choisi de se distancier. Pour mémoire, le Parti de Dieu a versé sans compter, pour soutenir Damas, dans le conflit syrien. Ses combattants sont engagés en Syrie, aux côtés des troupes du régime, depuis 2011. Aujourd’hui, Riyad les soupçonne de soutenir ses ennemis au Yémen, aussi

Cette question, c’est à la classe politique libanaise qu’elle est posée. Et c’est aux seuls Libanais d’y répondre, à commencer par la communauté chiite, en partie soignée, éduquée et encadrée par le Hezbollah, qui se défend aujourd'hui d'interférer dans la politique nationale.

Saad Hariri, qui dit avoir souhaité provoquer un « choc positif » avec sa démission, a pris position : « Nous voulons un compromis définitif sur base de la question de la distanciation. » Même son de cloche chez Samir Geagea, le chef des Forces libanaises (parti chrétien maronite, nationaliste), qui a estimé qu'un équilibre pouvait être retrouvé « si le gouvernement respecte de manière concrète et palpable la politique de distanciation ». Le patriarche maronite, un des plus hauts personnages de l'État, Béchara Raï, en visite historique en Arabie saoudite, devrait être l’unisson.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.