Les Libanais ont manifesté en masse samedi dernier
Les Libanais ont manifesté en masse samedi dernier © Reuters / Mohamed Azakir

"Vous puez! " Depuis le mois de juillet, c'est ce que crient quotidiennement des dizaines de milliers de libanais à leurs responsables politiques. Ils dénoncent l'incurie de l'état, paralysé par le communautarisme et la corruption. Cette mobilisation, la plus importante qu'ait connu le pays depuis l'assassinat en 2005 de son premier ministre Rafic Hariri, fédère pour la première fois les Libanais toutes tendances politiques confondues, au-delà des traditionnels clivages religieux et sociaux. La colère s'intensifie après l'évacuation hier soir des manifestants qui occupaient le ministère de l'environnement.

A l'origine de la crise

La campagne "Vous puez" a débuté il y a un mois, avec la crise des poubelles provoquée à la mi-juillet par la fermeture de la plus grande décharge du Liban, alors à saturation, et la fin du contrat d'exploitation de la société ayant le monopole du ramassage des ordures. Les déchets ont envahi les rues de la capitale et des autres villes du pays. L'amoncellement de détritus, l'odeur pestilentielle, aggravée par les chaleurs de l'été ont provoqué une colère sans précédent d'une partie de la population, furieuse de l'incurie des pouvoirs publics gangrenés par la corruption et le clientèlisme.

Ils l'expliquent à l'envoyé spécial permanent de France-Inter à Beyrouth, Omar Ouahmane

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Ce qu'elle révèle

Ces manifestations illustrent le ras-le-bol d'une part grandissante de la population écoeuréepar le dysfonctionnement de l'Etat et une classe politique jugée corrompue et clientèliste . Les Libanais dénoncent surtout la paralysie de leurs institutions politiques, totalement bloquées par la guerre froide que se mènent le camp de l'ex-premier ministre, le sunnite Saad Hariri, appuyé par l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis et celui du Hezbollah chiite soutenu par l'Iran. Deux blocs réunis depuis dix-huit mois dans un "gouvernement d'entente", incapable de parvenir à une décision consensuelle. Les députés n'ont également pas réussi à se mettre d'accord pour élire un président de la République, poste vacant depuis mai 2014.

Un constat d'échec sur lequel revient le politologue libanais Ziad Majed, professeur à l'université américaine de Paris:

Cette classe politique a échoué sur tous les niveaux, puisqu'il n'y a pas eu d'élection présidentielle, parce que le gouvernement n'arrive pas à se réunir. Le système politique libanais lui-même est paralysé. Il y a un sentiment chez les citoyens que les clivages politiques font obstacle à toute possibilité de réforme et de modification des lois et de la donne en général. Et s'ils obtiennent gain de cause, ils vont passer à autre chose : l'électricité, les droits des femmes, la réforme du système électoral, le mariage civil, la question de la corruption et de la transparence, l'indépendance du système judiciaire... C'est un chantier.

Outre "Vous puez", le mouvement rassemble d'autres collectifs issus de la société civile comme "Nous demandons des comptes" , "A la rue" ou encore "Dégagez" , qui utilisent surtout les réseaux sociaux pour propager leurs idées.

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Le Liban, un partage des pouvoirs basés sur le communautarisme

Mosaïque religieuse , le Liban compterait 54 % de musulmans (dont environ 27 % de chiites et 27 % de sunnites), 5 % de druzes, 41 % de chrétiens (majoritairement maronites, il existe également des communautés orthodoxes-grecques, melkites, catholiques romains et grecs, et autres groupes chrétiens). Le Liban compte officiellement dix-sept communautés, qui se sont affrontées lors de la guerre civile qui a ravagé le pays de 1975 à 1990, faisant près de 200 000 morts . Le politologue Ziad Majed explique le complexe système de répartition du pouvoir destiné à éviter la main-mise d'une communauté sur les destinées du pays.

Le système politique au Liban consiste à partager le pouvoir selon des quotas entre les représentants des communautés. Il faut qu'il y ait toujours 50% des députés musulmans, 50% chrétiens. Le président de la République doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le chef du Parlement musulman chiite. Même chose pour le gouvernement: il doit y avoir 50% de chrétiens et 50% de musulmans. Puis entre sunnites et chiites, c'est l'égalité. Il y a les druzes qui ont une minorité de sièges dans le quota musulman. Chez les chrétiens, il y a les grecs orthodoxes, les catholiques, les arméniens, les minorités, etc. Tout doit être réglé à partir de ces quotas qui partagent le pouvoir. Autre condition : il n'y a pas de majorité absolue. On ne peut pas élire par exemple un président avec 50% des voix plus une. Le Parlement qui le président, il n'y a pas de suffrage universel. Ainsi un bloc politique qui n'est pas d'accord avec l'issue d'un vote peut boycotter l'institution et rendre le scrutin impossible. C'est ce qui se produit aujourd'hui pour l'élection du président de la République. Ce système-là, tout en présentant des garanties à toutes les communautés dans une région riche de problèmes communautaires et identitaires, contient donc en même temps en lui-même ce qui peut le bloquer.

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