A Paris ou dans les Émirats arabes unis comment le Louvre est un instrument de dialogue avec le monde arabe.

Le Louvre qui s'exporte, c'est le rayonnement de la France qui s'étend.
Le Louvre qui s'exporte, c'est le rayonnement de la France qui s'étend. © AFP / GIUSEPPE CACACE

Avec l'ouverture du Louvre Abou Dhabi se repose la questions des enjeux diplomatiques, pour les Emirats arabes unis comme pour la France, de ce grand projet culturel. 

Une vitrine occidentale pour les Emirats arabes unis

Là où le Qatar se sert de la télévision, avec Al-Jazeera, et du football par exemple (PSG…), pour assurer un rayonnement en Occident, l’émirat d'Abou Dhabi a choisi la carte de la culture. Et il s’offre le meilleur en la matière. Avant l’évocation d’un Louvre en plein désert, qui parlait d’Abou Dhabi ? 

Rappelons que les Emirats arabes unis sont en fait un état fédéral qui comprend Abou Dhabi, Ajman, Charjah, Dubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn. Abou Dhabi est la capitale administrative, mais la capitale économique est Dubaï. L'enjeu pour Abou Dhabi est d'une part de concurrencer Dubaï, mais aussi ses influents voisins arabes. 

"La culture est l'élément qui nous distinguera des autres", a déclaré Saif Saeed Ghobash, directeur général du département de la Culture et du Tourisme de l'émirat. Répondant à Reuters, Mohamed al-Mubarak, président du département de la Culture et du Tourisme à Abou Dhabi, va plus loin, en expliquant que ce Louvre est un centre de paix, d'acceptation, de tolérance et d'éducation.

De nobles intentions affichées, expliquées de manière plus réalistes par Zaki Nusseibeh, le ministre d'État, auprès du New York Times : "Le Louvre Abou Dhabi fait partie d'une stratégie culturelle pour contrer les tensions dans la région et faire un pont entre les civilisations... Ceci est devenu plus important en raison de la radicalisation des groupes qui ont kidnappé l'Islam pour leurs propres objectifs politiques."

Abou Dhabi joue donc une carte importante, aux côtés de ses puissants voisins et dans un contexte de plus en plus tendu depuis l'acte de naissance du Louvre Abou Dhabi en 2007.  

Le Louvre des sables : les Français qui ont dit oui

Ils sont peu nombreux, ceux qui, au départ, ont ouvert la porte aux émiriens et à leurs désirs de culture occidentale. 

La finalité diplomatique de l’opération ne fait mystère pour personne. Contrairement aux grands établissements américains, le plus grand musée français est structurellement attaché à la puissance publique. Ses collections sont nationales. C’est une institution française. L’Élysée et le Quai d’Orsay sont les artisans de la naissance du Louvre émirien aux côtés du ministère de la Culture. Le Louvre à Paris a été contraint de suivre. Ils sont six à avoir scellé l'existence du projet. 

Philippe Douste Blazy, ministre des Affaires étrangères en 2005. Il est saisi des premières demandes des Emirats arabes unis.  

Jacques Chirac, président, enthousiaste, signe en mars 2007 un accord accord intergouvernemental de coopération pour trente ans. 

Renaud Donnedieu de Vabre, ministre de la culture. Il prend l'affaire au sérieux. 

Jean d’Haussonville, chargé des relations extérieures au ministère de la Culture en 2005. Donnedieu lui confie le dossier. Il a reçu les représentants d’Abou Dhabi, et n’en a pas cru ses oreilles quand ceux-ci ont annoncé qu’ils espéraient un Louvre sur leur terre. 

Henri Loyrette, président du Louvre. Il était spontanément hostile à l’idée de faire voyager les œuvres des collections nationales. A fini par se ranger à la raison d’État, malgré les polémiques, et les mises en garde des conservateurs.

Didier Selles, directeur général du Louvre. C’est lui qui détient la clé qui fait de ce mirage une réalité. En déposant le nom du Louvre en 2001, il ne savait pas que cela permettrait à la France de monnayer la présence des collections nationales au milieu des sables. Abou Dhabi voulait un Louvre ? Soit. Grâce à ce dépôt, cela aurait donc un prix, et un prix fort. Sans cela la France aurait pu céder aux Emiriens, à peu de frais. Signé pour trente ans, l'accord, qui inclut la marque Le Louvre et l'organisation d'expositions temporaires, pèse 1 milliard d'euros, sans compter le coût réel de construction du musée aux Émirats, que personne ne veut révéler.

L’agence France Museum. Elle gère le pactole associé à l’accord. Elle achète pour le Louvre Abou Dhabi et avec l’argent des Émiriens des toiles très chères de Gauguin ou Picasso, qui viennent compléter les collections françaises. 

Un acte de naissance diplomatique

C’est bien un accord diplomatique – "Accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement des Émirats arabes unis relatif au Musée universel d’Abou Dhabi " – qui a été signé le 6 mars 2007.

Le premier projet évoqué était l’ouverture d’une antenne du Louvre à Abou Dabi. Le musée du Louvre, le ministère de la Culture, le Quai d’Orsay ne se sont pas mis d'accord là-dessus. Le Louvre a imaginé alors un projet alternatif : celui du musée universel intégrant l'ensemble des collections publiques françaises (celles des musée Guimet, d'Orsay, du Centre Georges Pompidou, du musée Rodin et des musées nationaux en général), une transmission du savoir-faire français en matière muséale. "Il s’agissait enfin d’en faire un musée-laboratoire des musées français et de sensibiliser une génération nouvelle de conservateurs à ce type d’approches", explique Laurence Descars, conservatrice chargée du pilotage du projet. 

Au moment de l’accord de 2007, les attentats du 11 septembre 2001 ont changé les consciences occidentales par rapport au monde arabe. Les Émirats arabes unis étaient une terre d’islam modéré, un lieu de rencontre possible entre l’Europe, l’Arabie et le continent indien. Le projet positionnait le rayonnement culturel de la France sur ce carrefour. 

L’accord entre les deux gouvernements précise que "le musée Louvre Abou Dhabi doit répondre aux critères de qualité et à l’ambition scientifique et muséographique du Musée du Louvre et destiné à œuvrer au dialogue entre l’Orient et l’Occident, chaque partie respectant les valeurs culturelles de l’autre"

Le Louvre, terre d’accueil

Pendant que le Louvre Abou Dhabi sortait des sables, une autre partie se jouait à Paris. Pensée de longue date là aussi, c’est la création du Pavillon des arts d’islam, dans une des cour du Louvre, qui a été finalisée en 2012. 

Là aussi il est question d’enjeux diplomatiques et de liens avec un prince arabe. Ce département des arts d’islam a été financé par le prince saoudien Al-Walid pour 17 millions d'euros. Là encore, le Louvre a été perçu comme un agent diplomatique français. 

Jean-Luc Martinez et Benoît de Saint-Chamas sont aux commandes du Louvre aujourd’hui. Il est clair que la plus grande institution muséale française joue un rôle diplomatique, qu’elle ne dispose pas d’une totale indépendance. Le Louvre est à Abou Dhabi pour les raisons d'Etat, et, pour des raisons de politique intérieure, le Louvre a aussi un petit frère à Lens.

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