En visite à Paris, Luiz Inacio "Lula" da Silva, l’ancien président du Brésil, dit son attachement aux valeurs démocratiques, en France, mais surtout dans son pays, aux mains de Jaïr Bolsonaro depuis 2019. Un président dont il dénonce l’autoritarisme.

: Lula s'est vu remettre lundi par Anne Hidalgo le titre de citoyen d’honneur de la ville de Paris, une distinction rare, destinée à soutenir des personnalités mondiales dans leur combat pour défendre les droits humains.
: Lula s'est vu remettre lundi par Anne Hidalgo le titre de citoyen d’honneur de la ville de Paris, une distinction rare, destinée à soutenir des personnalités mondiales dans leur combat pour défendre les droits humains. © Radio France / Antoine Deiana

FRANCE INTER : Vous avez rencontré Anne Hidalgo, la maire de Paris, qui vous a remis lundi le titre de citoyen d’honneur de la ville de Paris, une distinction rare, destinée à soutenir des personnalités mondiales dans leur combat pour défendre les droits humains. Et votre agenda est déjà chargé. Quel est votre rapport à la France ?

LUIZ INACIO "LULA" DA SILVA : "Au-delà d’Anne Hidalgo, j’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon, qui est un grand ami et un vieux compagnon, et François Hollande, que je connais depuis qu’il est secrétaire général du Parti socialiste. Je vais rencontrer Nicolas Sarkozy, avec qui j’ai une superbe relation.

La France a été très importante au début de mon mandat, en 2002. Le président Chirac a été très solidaire avec moi dans les moments difficiles, au moment où personne ne croyait que le Brésil allait réussir. Personne ne croyait qu’un "métallo"  pouvait diriger la huitième économie mondiale. 

J’aime préserver mes relations car, pour moi, la politique c’est ça. La politique c’est converser, maintenir des relations, discuter. Et parfois, le fait que les personnes soient plus à droite ou plus à gauche n’est pas un problème".

"Consolider la bonne entente démocratique, même dans la diversité, c’est l’art de la politique".

Quel est votre regard sur la situation sociale en France ? Vous avez entendu parler des "gilets jaunes", et aujourd’hui, le gouvernement fait passer sa réforme des retraites en utilisant l’article 49.3…

"Sur la place de la République, il y a eu deux manifestations depuis que je suis arrivé. Mais il y avait davantage de policiers que de manifestants. C’est gratifiant et enthousiasmant, pour moi, de séjourner à Paris près d’une place qui symbolise la contestation du peuple contre les gouvernements.

L’article 49.3, j’en ai tellement entendu parler que je connais presque par cœur la constitution française. De ce que j’ai compris, il permet au président de faire approuver un projet déjà verrouillé, ce n’est pas une bonne chose et ce n’est pas correct démocratiquement.

Cette réforme ne peut pas être faite dans l’intérêt du seul président. Elle doit être faite dans l’intérêt de la société, des travailleurs, des retraités. C’est pour ça qu’il fallait en discuter, et les travailleurs ont raison de protester. Ça ne peut pas être le désir personnel d’un président qui n’a peut être jamais cotisé et n’aura sans doute pas besoin de sa retraite. Ça n’est pas une bonne chose et ce n’est pas correct démocratiquement.

Nous, les personnalités politiques, devons admettre, que c’est sain, que c’est garantir la démocratie que de permettre aux gens de protester, que d’admettre que le peuple n’accepte pas tout ce que l’on veut faire lorsqu’on est au gouvernement."

Vous dites votre attachement à la démocratie, tandis que la situation du Brésil semble se dégrader de jour en jour. Pensez-vous que votre pays se dirige vers une nouvelle forme de régime autoritaire ?

"Bolsonaro s’appuie sur trois piliers pour bâtir sa politique. D’abord sur un groupe de militaires, qui soutient ses discours les plus fous. Ensuite sur un ministre de l’Économie qui cherche à vendre tout ce qu’il peut. Si c’est possible, il vendra le cadavre de l’Amazonie.

Pour lui, tout se résout en vendant le patrimoine de l’État, ce qui est pour moi l’œuvre d’un malade mental. Enfin, le gouvernement Bolsonaro peut compter sur le soutien d’une base à laquelle on n’était pas habitué : les milices, [au sein] d’une extrême-droite très organisée, avec une base sociale forte : des militaires en retraite, des policiers fédéraux…  il est parvenu à enrôler tous ces gens. Et il est persuadé que l’extrême-droite vaincra."

"Bolsonaro a été formé à l’autoritarisme. N’attendez aucun geste de sa part en faveur de la démocratie : il est autoritaire, ses alliés et ses discours le sont aussi".

Cela se traduit comment, dans les faits ?

"Il ne veut pas entendre parler du genre, ne veut pas parler de la cause des femmes, de celle des noirs, il ne veut pas discuter du statut des indiens, des problèmes d’environnement, de ceux des travailleurs. Pour lui, tout cela conduit au communisme…

Et ce n’est pas une bonne chose, car le Brésil est très grand et peut être un acteur international dès lors qu’il se respecte. Le Brésil peut maintenir de bonnes relations avec la France, l’Inde, la Chine, les États-Unis. Mais surtout, le Brésil a une grande importance en Amérique du Sud, qui se trouve géographiquement face à l’Afrique. Le Brésil peut mener une politique très offensive, pour créer de nouveaux blocs économiques, pour que les pays pauvres puissent se développer, améliorer la vie de leurs peuples… 

C’est le rôle qui incombe au Brésil, dès lors qu’il est dirigé par des démocrates…" 

C’est la raison pour laquelle il faut, comme vous dites, reconquérir la démocratie au Brésil ? En 2022, d’ailleurs, vous serez de nouveau candidat ?

"J’ai 74 ans, et l’âge est implacable, en politique moins que dans le sport mais bon… Je pourrais me contenter de soutenir un camarade, mais je ne vais pas dire que je ne serai pas candidat. Je ne ne dirai pas non plus que je le serai…"

"J’ai 74 ans mais j’ai l’énergie d’un homme de 30 ans, pour me battre et restaurer la démocratie au Brésil."

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