Joe Biden, candidat démocrate à l'élection présidentielle de novembre, a choisi Kamala Harris comme colistière. Cette dernière pourrait donc devenir la première femme vice-présidente des États-Unis. L'occasion de se pencher sur ce "rôle de l'ombre", parfois considéré comme ingrat.

Joe Biden a choisi Kamala Harris comme colistière.
Joe Biden a choisi Kamala Harris comme colistière. © AFP / Brendan Smialowski

C'est une décision historique. Le candidat démocrate à la Maison Blanche Joe Biden a choisi mardi la sénatrice Kamala Harris pour défier avec lui Donald Trump lors de l'élection présidentielle, le 3 novembre prochain. La première femme noire colistière aux États-Unis pourrait aussi devenir la première vice-présidente. Mais que fait au juste un vice-président ? A-t-il un poids politique, ou son rôle se réduit-il à peau de chagrin ? Esquisse de cet "homme" - et peut-être bientôt femme - "de l'ombre", avec la contribution du spécialiste des États-Unis Lauric Henneton.

Président... en cas de mort du président

Vice-président, c'est d'abord une lourde responsabilité : en cas de décès du président en exercice, il prend en effet sa place. C'est déjà arrivé huit fois dans l'histoire des États-Unis. Cas emblématique : le démocrate Lyndon Johnson, devenu président en 1963 après l’assassinat de John F. Kennedy. Le vice-président endosse aussi la charge suprême en cas de démission du président. Là, ça n'est arrivé qu'une fois : lors du départ de Richard Nixon, déstabilisé par le scandale du Watergate, qui a cédé en 1974 sa place à Gerald Ford.

"Proverbialement, on dit d'ailleurs que le vice-président est à un battement de cœur du président", souligne Lauric Henneton, maître de conférence à l'université Versailles-Saint Quentin, auteur de "L'atlas historique des États-Unis" : "S’il arrivait malheur au président, de cause naturelle ou moins naturelle, le vice-président devient président pour qu'il n’y ait pas de vacance du pouvoir."

Lyndon Johnson a pris le relai de Kennedy à sa mort, en 1963.
Lyndon Johnson a pris le relai de Kennedy à sa mort, en 1963. © AFP / Ann Ronan Picture Library

"Rôle de l'ombre"

Décès ou démissions mises à part, le vice-président sert de conseiller et de délégué pour certains dossiers. Il représente aussi le président là où il ne peut pas être, à l'étranger notamment. Le vice-président est aussi, selon la Constitution américaine, président du Sénat. Un titre surtout honorifique : il vote seulement pour départager en cas d'égalité. Le vice-président peut aussi "influencer" le programme législatif du Congrès.

Avec toujours ce constat : le vice-président est un "homme de l'ombre", qui s'efface derrière l'aura présidentielle : "C’est quelqu’un qui est forcément plus discret, surtout quand on a un président très voyant comme Donald Trump", note Lauric Henneton : "Par exemple, Mike Pence n’est pas une personne qui aime les paillettes et être vu. Vice-président, c'est plus un rôle de l’ombre. Ce ne sont pas gens qui d’un point de vue protocolaire vont vouloir voler la vedette du président. Il y a toute une partie presque théâtrale, où le président est aux avant postes."

"Le rôle du vice-président, même quand il est décisif en tant que conseiller, va toujours être dans l’ombre du président" (Lauric Henneton)

Le vice-président est discret, certes, mais n'est pas pour autant qu'il reste les bras croisés. Vient à l'esprit Al Gore sous Bill Clinton, et son combat contre le changement climatique. Dick Cheney sous George Bush, aussi, qui avait assez largement défini la réponse militaire après les attentats du 11 septembre. "Même si là encore, il n'était pas non plus une star des médias, quelqu’un qui allait se pavaner sur les plateaux. C'était typiquement l’éminence grise."

Dick Cheney, discret vice-président de George Bush.
Dick Cheney, discret vice-président de George Bush. © AFP / TIM SLOAN

"Éminence grise", l'expression est lâchée. "On est dans des relations qui sont historiques", décrypte Lauric Henneton. "Quand on pense à Richelieu ou Mazarin, ce sont des éminences grises qui sont là pour servir le prince, mais en le servant peuvent influer de manière assez déterminante sur la conduite de la politique."

Argument électoral

Car dans la nomination du vice-président, tout est une question d'équilibre. Ou plutôt en l’occurrence, de rééquilibrage : "Il y a toujours une dimension stratégique, il s’agit de contrebalancer un certain nombre de faiblesses", pointe Lauric Henneton : "Biden, homme blanc âgé, a choisi une femme issue de minorité beaucoup plus jeune que lui. De ce point de vue, il y a un côté rééquilibrage du ticket."

"Il y a une doubler stratégie : nommer quelqu’un qui permette d’avoir un électorat que soi-même on ne pourrait pas forcément avoir. Et quelqu’un qui soit prêt, dès le premier jour, à endosser le costume de chef de la première puissance mondiale"

Ceci-dit selon le spécialiste, Biden, tout comme Obama, a aussi pris en compte l'aspect professionnel, "il a privilégié quelqu’un avec qui qui il pourrait avoir une bonne relation de travail, a recruté une collègue. Kamala Harris est effectivement proche de Joe Biden, qu'elle appelle d'ailleurs "Joe" en public. Mais elle avait aussi surpris en l'attaquant avec virulence lors de leur premier débat démocrate, en 2019...

Mais vice-président, c'est aussi une bonne rampe de lancement pour devenir président. Dans l'histoire des États-Unis, 14 vice-présidents ont ainsi fini par dérocher le ticket suprême. C'est ce qu'espère Joe Biden, 8 ans vice-président de Barack Obama. Du "rôle de l'ombre" à la lumière, il n'y a parfois qu'un pas. 

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