Depuis 40 ans, le village de Marinaleda et ses 2700 habitants sont un modèle de démocratie participative. Un petit concentré d'économie sociale et solidaire. Une source d'inspiration pour les gilets jaunes ?

Dans la ville de Marinaleda, partout s'affichent les slogans de l'utopie
Dans la ville de Marinaleda, partout s'affichent les slogans de l'utopie © Radio France / Isabelle Labeyrie

Dans les années 80, les ouvriers agricoles de Marinaleda se soulèvent : ils veulent récupérer les terres d’un grand propriétaire agricole, riche aristocrate et proche ami du Roi. Leur slogan : « la tierra para el que la trabaja », la terre à qui la travaille.

Après 12 ans de contestation, d'occupation des terres, de grèves de la faim et de slogans révolutionnaires, ils ont gain de cause : 1200 hectares de terrains sont cédés au village. 

Les champs d’oliviers, d’artichauts ou de poivrons seront désormais exploités sur le mode coopératif. Il n'y a pas de patron et les ouvriers agricoles (85% de la population active) perçoivent tous le même salaire : 1250 euros par mois. Pas d'exception.

Manolo est l'un des "historiques" de la cause. Très ému quand il convoque ses souvenirs de l'époque : "franchement, je n’ai pas les mots pour exprimer ce que je ressens. C’est tellement énorme, ce qu’on a fait ! Jamais je n’aurais imaginé pouvoir conquérir une terre et y travailler. On a mis du temps, maisMarinaleda est un rêve qui est devenu réalité". 

Manolo, l'un des ouvriers de l'exploitation collective "El Humuso". Il est là "depuis le début" de l'aventure.
Manolo, l'un des ouvriers de l'exploitation collective "El Humuso". Il est là "depuis le début" de l'aventure. © Radio France / Isabelle Labeyrie

Le mot "utopie" apparaît d'ailleurs régulièrement sur les peintures murales de la ville, qui compte une avenue de la Liberté et une rue Che Guevara. Près du centre, une fresque : “Guerra social contra el capital”. On se croirait à Cuba.

Ici toutes les décisions sont prises de manière collective. Dans la grande salle du syndicat - ou dehors, quand il ne fait pas trop chaud. Plusieurs fois par mois, le village se réunit en assemblées générales pour débattre, et voter à main levée : impôts, transports en commun, horaires de la piscine municipale... 

Le panneau d'entrée dans le village : "Marinaleda, en lutte pour la paix"
Le panneau d'entrée dans le village : "Marinaleda, en lutte pour la paix" © Radio France / Isabelle Labeyrie

Lors des dimanches "rouges", on donne de son temps - de façon bénévole - pour nettoyer les rues. 

Et pour lutter contre la spéculation immobilière, ce sont les habitants eux-mêmes qui construisent leur maison ! La mairie fournit le terrain, la région les matériaux, un projet d'architecte et deux maçons... en échange de leur implication (qui représente environ 50% du coût final de leur logement, en moyenne 25 000 euros) les citoyens remboursent un loyer au prix dérisoire : 15 euros par mois. 350 logements ont déjà été construits, une nouvelle tranche de 50 maisons vient d'être lancée.

L’homme qui porte cette utopie à bout de bras s’appelle Juan Manuel Sanchez Gordillo. Infatigable et charismatique, cela fait 40 ans qu'il est maire, depuis 1979 et les premières élections libres qui ont suivi la dictature franquiste. Barbe fournie, rhétorique anti-capitaliste à la sauce Fidel, il répète qu'un autre monde est possible, "qui replace l'humanité au coeur de l'économie".

Juan Manuel  Sánchez Gordillo, maire de Marinaleda, dans son bureau le 12 mars 2019
Juan Manuel Sánchez Gordillo, maire de Marinaleda, dans son bureau le 12 mars 2019 © Radio France / Isabelle Labeyrie

Malgré un pépin de santé qui l'a fragilisé, Juan Manuel Sanchez Gordillo veut de nouveau se présenter au scrutin municipal, le 26 mai. La génération suivante prolongera-t-elle l'utopie ? Rien n'est moins sûr. La personnalité écrasante et autocratique du maire a lassé une partie de la population, qui aimerait tourner la page.

« Certains jeunes trouvent normal de payer leur maison 15 euros par mois. Ils ne voient pas pourquoi ils devraient particulièrement s'impliquer pour préserver ce modèle... Mais qu’ils sortent du village,qu’ils aillent à Madrid, à Barcelone, à Séville, ils vont se rendre compte ! Les plus démunis n'ont pas le droit au logement ».

Après avoir vu défiler les intellectuels, les nostalgiques du communisme et les rêveurs de tous poils, Marinaleda accueille maintenant... les gilets jaunes. "Bien sûr qu'ils peuvent s'en inspirer !" dit Francis Banchet, militant de la gauche radicale dans le Tarn, qui a séjourné à Marinaleda il y a plusieurs années. Depuis quelques mois, les Français sont particulièrement nombreux à venir observer ce laboratoire de démocratie directe. "J'en ai encore qui viennent en avril, je ne sais même pas qui c'est", dit Juan Manuel Sanchez Gordillo. "Mais je les accueille quand même !"

"Notre modèle peut s’exporter n’importe où dans le monde. Il faut juste de la volonté politique

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