En juillet 2017 s'achevait la bataille de Mossoul. La capitale autoproclamée de l'organisation État Islamique en Irak était reprise par l'armée irakienne avec l'aide de la coalition internationale et au prix de milliers de morts. Neuf mois plus tard, où en est la reconstruction de la deuxième ville d'Irak ? Reportage.

Dans la vieille ville de Mossoul.
Dans la vieille ville de Mossoul. © Radio France / Géraldine Hallot

Thérapie musicale

La lumière vient souvent des enfants. Et ce matin-là, à l’école Nafi Bin Dawwod (Mossoul Ouest), les enfants ont suspendu le temps. L’ONG française Acted organisait une séance de musique dans le cadre de son programme ''Child Protection''. Synthétiseur et batterie, élèves surexcités.

Une fillette apprend à jouer de la batterie
Une fillette apprend à jouer de la batterie © Radio France / Géraldine Hallot

L’idée, explique Darby Lee, en charge du programme, c’est ''d’utiliser la musique et les jeux pour libérer la parole et les émotions des enfants'', après les trois années traumatisantes vécues sous le règne mortifère de l’organisation État islamique.  

Les enfants ont surtout libéré leurs rires. Etonnés de produire ces sons. La baguette contre le tambour. Le petit doigt agile qui glisse sur les touches. Un instrument de musique, beaucoup d’entre eux n’en avaient jamais vu.

''Ces élèves-là n’ont que 6 ans" explique Zaydon, employé chez Acted. "Pendant l’occupation de Mossoul par Daesh, les instruments étaient bannis. La musique était interdite. C’est donc peut-être la première fois que ces enfants écoutent de la musique. Ils sont en train de découvrir qu’il existe un art qu’on appelle musique. Et que la musique se joue en groupe, qu’ils doivent être solidaires entre eux pour que ce soit harmonieux".  

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A Mossoul, revivre grâce à la musique

Par Géraldine Hallot

Les séances de musique ne sont qu’une petite partie du programme  "Child Protection". Acted organise aussi des groupes de parole dans les classes, pour que les élèves racontent leur "vie sous Daesh". Quelques mots, guère plus, et beaucoup de silences.

"Racontez-moi quelque chose de pas très heureux qui vous est arrivé, demande Saoud
- Nos voisins ont été tués", raconte un garçon. Il n’en dira pas plus.

Un employé d’ACTED du programme Child Protection propose aux enfants de verbaliser les événements malheureux qu’ils ont vécu sous l'organisation EI
Un employé d’ACTED du programme Child Protection propose aux enfants de verbaliser les événements malheureux qu’ils ont vécu sous l'organisation EI © Radio France / Géraldine Hallot

Pour les enfants les plus traumatisés, Acted prévoit un suivi individuel sur plusieurs mois. C’est le cas des deux filles de Souhila (prénom modifié). Leur père est mort en mars 2017, il a reçu un éclat de bombe dans le torse, sûrement une frappe de la coalition.

Souhila explique qu’après les premiers bombardements, ils avaient voulu fuir leur quartier de Tal Al Ruman (Mossoul Ouest) mais que les djihadistes de l’Etat Islamique les avaient empêchés de partir, les condamnant ainsi à la mort.

Avec l’aide de ses enfants, Souliha a enterré son mari dans son jardin, creusant la terre à mains nues. Aujourd’hui, ses deux filles sont souriantes mais mutiques. Elles ont été suivies par Acted et Souliha trouve que "ça leur a fait beaucoup de bien".  

Mossoul-est, Mossoul-ouest

Mossoul est coupée en deux.  Le fleuve Tigre la traverse du nord-ouest au sud-est.  Et de part et d’autre, les stigmates de la guerre ne sont pas les mêmes.

L’Est de la ville a été repris par l’armée irakienne dès janvier 2017. Il a été peu touché par les combats. La renaissance y est donc plus facile, plus rapide. 

Dans les rues, on croise des jeunes femmes aux manteaux cintrés et colorés, perchés sur des talons. Dans un café, des jeunes gens fument la chicha. Chez Khitar, un restaurant qui propose des plats sur place ou à emporter, le gérant est visiblement fan de Céline Dion, il passe en boucle "pour que tu m’aimes encore". Inimaginable ces trois dernières années.

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Sur la rive est du Tigre, le parc d’attraction a rouvert. La grande roue s’est remise à tourner. Les enfants mangent de la barbe à papa.

Vue sur le parc d’attraction de Mossoul. Au premier plan, les ruines de la vieille ville.
Vue sur le parc d’attraction de Mossoul. Au premier plan, les ruines de la vieille ville. © Radio France / Géraldine Hallot

Dans la vieille ville, un cimetière à ciel ouvert

La vieille ville (Al Qadimah en arabe) n’est donc plus. Ou presque plus.

C’est ici que c’est terminé la bataille de Mossoul. C’est ici que des centaines de combattants de l’organisation État islamique s’étaient retranchés pour livrer leur dernier combat. Ils n’espéraient pas en sortir vivant, en témoignent les ceintures explosives que l’on aperçoit parfois sur leurs dépouilles en décomposition.

Dans la vieille ville de Mossoul
Dans la vieille ville de Mossoul © Radio France / Géraldine Hallot
Dans la vieille ville de Mossoul
Dans la vieille ville de Mossoul © Radio France / Géraldine Hallot
Dans la vieille ville de Mossoul.
Dans la vieille ville de Mossoul. © Radio France / Géraldine Hallot
La Mosquée Al Nouri, où Al Bagdadi proclama son califat en 2014, a été détruit à l’explosif par les djihadistes.
La Mosquée Al Nouri, où Al Bagdadi proclama son califat en 2014, a été détruit à l’explosif par les djihadistes. © Radio France / Géraldine Hallot

Plus on s’enfonce dans la vieille ville en direction du fleuve, plus le décor est apocalyptique. Toutes les maisons ont été rasées par les bombardements, il n’y a plus qu’un immense amas de gravats et de ferraille.

L’odeur est pestilentielle. Des dizaines de cadavres de djihadistes pourrissent au soleil. Personne ne les réclame. Ils sont considérés ici comme des "ordures publiques". 

Depuis la libération de Mossoul-ouest en juillet dernier, la défense civile (les pompiers de Mossoul) avait pour mission d’extraire des décombres les corps des civils. Leur tâche est désormais terminée (3000 corps ont été récupérés et inhumés).

Mais certains pompiers ramassent aussi les restes des combattants de l’EI, parce que "tout le monde a le droit à une sépulture, même les pires des humains". C’est l’avis de Dawood Salem, un pompier qui ne reçoit plus de salaire depuis 2015, date à laquelle le gouvernement central à Bagdad a cessé de payer les fonctionnaires de la ville, tombée aux mains de l’organisation État islamique un an plus tôt. Il avance, sans masque, dans les décombres de la vieille ville – il est habitué à l’odeur de la mort et enveloppe dans de grands sacs blancs les corps des djihadistes.

Le pompier Dawood Salem dans les ruines de la vieille ville.
Le pompier Dawood Salem dans les ruines de la vieille ville. / Mouhammad Nouman

Il veut ainsi "éviter les épidémies" et donner "une chance à sa ville de tourner la page Daesh", en ayant plus sous les yeux en permanence leurs bourreaux d’hier.

La vieille ville de Mossoul, avec en arrière-plan le Tigre.
La vieille ville de Mossoul, avec en arrière-plan le Tigre. © Radio France / Géraldine Hallot
Au bord du Tigre, les ruines de la vieille ville.
Au bord du Tigre, les ruines de la vieille ville. © Radio France / Géraldine Hallot

Il faut s’éloigner des rives du Tigre et marcher plus au sud, dans le quartier de Bal Al Tub, pour que le mot "reconstruction" prenne un peu de sens. Les pelleteuses sont passées, des ouvriers préparent du ciment.

Hazem Mohammed Ali est ingénieur, il est employé par le gouvernorat de Mossoul. Il explique : "pour l’instant on reconstruit les choses basiques, les routes, les feux de signalisation et les immeubles du gouvernement. Dans la vieille ville, c’est plus difficile. Elle est détruite à 80%, on a besoin d’énormément d’argent pour déblayer et reconstruire. On a les ouvriers et on a les machines, mais on manque d’argent pour payer les salaires et les matériaux !"

Mohammed Khalid Mustafa, le chef de chantier qui l’accompagne, lui répond que "si le gouvernement irakien était moins corrompu, la reconstruction serait sans doute plus rapide."

"J’ai reconstruit les toits des check points de l’armée à l’entrée de Mossoul, j’ai réparé des routes détruites par les bombardements, en ce moment je reconstruis un commissariat", explique Mohammad Khalid Mustafa. "Mais le gouvernement ne m’a pas payé ! Je leur ai demandé quand est ce que j’allais recevoir mon argent. Ils m’ont répondu : on n’a pas d’argent pour vous payer. Le gouvernement, c’est vraiment un gang de corrompus."

Un chantier de reconstruction dans le quartier de Bab Al Tub.
Un chantier de reconstruction dans le quartier de Bab Al Tub. © Radio France / Géraldine Hallot

Un peu plus tard, nous interrogeons le général Najim Al Jibouri sur la lenteur de la reconstruction. Le général Al Jibouri est le commandant des opérations militaires dans la province de Ninive.  Il fut l’un des artisans de la libération de la ville.

"Nous nous sommes battus contre Daesh à la place du reste du monde", dit-il d’emblée, en référence aux nombreux combattants étrangers qui se sont enrôlés dans les rangs de l’organisation Etat Islamique. "Le monde doit maintenant nous aider. La population a besoin d’emplois. Elle a besoin qu’on reconstruise la ville. Elle a besoin d’aide. Si on laisse les habitants dans cette situation, peut-être que certains se retourneront à nouveau vers des groupes terroristes comme l’Etat Islamique ou Al Qaïda", conclut le général Al Jibouri.

Dans les faits, la communauté internationale s’est déjà portée au chevet de Mossoul. Le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) a déjà injecté 115 millions de dollars dans des projets de reconstruction à Mossoul Est, et 350 millions à Mossoul-ouest. Mais si à Mossoul Est, l’activité et la vie ont repris, Mossoul-Ouest, et en particulier la vieille ville, est encore une plaie béante.

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