C'est une princesse en détresse bien réelle. L'une des filles de l'émir qui dirige ce micro-État du Golfe assure être retenue contre sa volonté dans une villa fermée à double tour. Deux ans après une tentative ratée d'évasion, Latifa Rached al-Maktoum a réussi à enregistrer des vidéos où elle dit craindre pour sa vie.

Capture d'écran d'une des vidéos de la princesse Latifa, diffusées par la BBC mardi soir
Capture d'écran d'une des vidéos de la princesse Latifa, diffusées par la BBC mardi soir

Nous vous avions raconté cette histoire en 2018 : la princesse, alors âgée de 32 ans, était introuvable après avoir publié des vidéos alarmantes où elle disait vouloir fuir son pays et surtout son père, à l'origine de son emprisonnement et de divers sévices.

Près de trois ans plus tard, la princesse réapparaît, là encore en vidéo. La BBC et Sky News ont diffusé mardi soir un montage de plusieurs vidéos tournées par la princesse Latifa. Face caméra, la jeune femme, désormais âgée de 35 ans, explique à voix basse qu'elle s'est réfugiée dans les toilettes : c'est la seule pièce de sa villa qui ferme à clé.

Des vidéos envoyées en secret à ses proches

Le teint pâle, le visage très peu maquillé, elle assure être "une otage", dans "une villa transformée en prison".

"Les fenêtres sont condamnées, il y a cinq policiers à l'extérieur. Je n'ai pas le droit de sortir. Chaque jour, je m'inquiète pour ma sécurité,  pour ma vie. Je suis vraiment...  fatiguée de tout cela."

La BBC précise l'origine des vidéos, envoyées depuis 2019 à ses amis via un téléphone qu'elle aurait réussi à dissimuler.

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L'émirat n'a pas encore réagi à leur publication, transmises par ces proches de Latifa qui veulent alerter sur son cas. Pourtant, on le sait, cela fait quasiment trois ans que cette fille de l'émir est tenue au secret...

Plusieurs tentatives d'évasion ratées depuis 2002

En 2018, elle avait été au cœur d'une histoire rocambolesque, une tentative d'évasion impliquant un ancien espion français et sa professeure de capoeira. Tous deux avaient organisé son départ discret à bord d'un voilier. Mais sa fuite avait tourné court : ramenée à Dubaï, elle n'était jamais réapparue en public. Les autorités assuraient qu'elle allait "bien" et qu'elle était prise en charge par "son affectueuse famille", tout en défendant la thèse d'une jeune femme psychologiquement fragile.

Ce n'était pas sa première tentative : en 2002, Latifa avait déjà essayé d'échapper à l'emprise de la famille régnante, et à la cage dorée d'une vie qu'elle partageait - comme son  père - entre Dubaï et le Royaume-Uni, les chevaux de courses et les palaces, les voitures de luxe et les  yachts. Une vie glamour en apparence, mais sans libre-arbitre dans un monde où les femmes sont soumises à la tutelle masculine. 

À son retour dans l'émirat, Latifa assurait avoir été torturée et  emprisonnée... L'an dernier, la justice britannique lui a d'ailleurs donné raison, concluant que son père avait  bien commandité son enlèvement. Mais pas facile de faire comprendre à l'émir que les mauvais traitements cautionnés par l’appareil de l'État ne sont pas juste des affaires de famille, qui se règleraient en toute impunité.

Des femmes qui fuient l'émir, il y en a d'autres

Latifa n'est pas la première femme de la famille royale à vouloir échapper à l'émir. Ainsi, la première de ses six femmes, une Libanaise, n'a jamais pu revoir sa fille, qu'elle avait dû laisser derrière elle à Dubaï après son divorce.

En 2019, après 15 ans de mariage, c'est sa dernière épouse, Haya, fille du Roi de Jordanie, qui s'est réfugiée au Royaume-Uni avec ses enfants pour y demander le divorce. Et une autre fille de l'émir, Shamsa, a elle aussi tenté de fuir il y a 20  ans, sans succès.

Un coup porté à l'image soigneusement construite de Dubaï

Cette affaire et les précédentes pourraient avoir une influence sur la précieuse image internationale façonnée par Dubaï. À coup de pétrodollars, Mohammed Al Maktoum a fait avancer son extravagante cité-État vers la modernité. C'est l'un des souverains les  plus riches du monde : il se veut  progressiste, aussi respectueux des lois du capitalisme occidental que de celles de l'islam.

Dubaï, à défaut d’être une démocratie, soigne sa vitrine : projets immobiliers spectaculaires, parcs de loisirs tape-à-l'œil, et surtout la volonté de devenir la capitale mondiale du divertissement et des loisirs (on l'a vu pendant la pandémie : Dubaï a  ouvert largement ses frontières aux touristes fuyant les confinements).

Mais sous le vernis ultra-brillant et tapageur de la modernité, certains sujets restent tabous. Et si l'émancipation des femmes avance de manière visible dans le cadre professionnel, elle est beaucoup plus lente dans le cadre familial. Poids de la famille et domination de ses membres masculins, persistance de la ségrégation et de la polygamie... Leurs droits restent fortement limités par une solide conception patriarcale et conservatrice de la société. Fussent-elles des princesses.