Alors que la présidente de la Commission européenne dévoile sa proposition pour faire de l’Europe le continent le plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique, Pascal Canfin, président de la commission "Environnement" du Parlement européen, défend un texte ambitieux.

Pascal Canfin, membre du parti européen centriste Renew, est le président de la Commission environnement du Parlement européen.
Pascal Canfin, membre du parti européen centriste Renew, est le président de la Commission environnement du Parlement européen. © AFP / Martin Bertrand / Hans Lucas

L'objectif est ambitieux. Ursula von Der Leyen doit proposer, mercredi, lors de son discours sur l’état de l’Union devant les eurodéputés réunis au parlement de Bruxelles, une baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030. L’eurodéputé français Pascal Canfin, macroniste et membre du parti européen centriste Renew (soutenu par LaREM), est le président de la commission "environnement" du Parlement européen. Il estime que l’Union est à un tournant majeur sur la question de la défense de la planète et il détaille la future loi européenne sur le climat, qui devrait être votée d’ici la fin 2020.

FRANCE INTER : La commission "environnement" a adopté un objectif de réduction d’au moins 60 % des émissions de gaz à effet de serre au sein de l’UE pour 2030. Ursula von Der Leyen devrait annoncer un chiffre assez proche. Est-ce déjà, pour vous, un signal fort de la volonté européenne de lutter contre le changement climatique ?

PASCAL CANFIN : "Quand on compare la situation dans laquelle on est aujourd'hui et la situation dans laquelle on était il y a 18 mois, avant les élections européennes, on a un changement de paradigme complet : l'année dernière, avant les élections, l'ancien Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, disait que l’on ne pourrait jamais aller au-delà de l'objectif actuel, à savoir diminuer de 40 % d'émissions de dioxyde de carbone en 2030.

Aujourd'hui, le débat porte sur le fait de savoir si on va faire -55 % ou -60 % ! On voit donc bien qu'on a totalement changé : on a quasiment doublé le rythme de réduction des émissions de CO2 et on débat maintenant de savoir si on va au-delà de ce doublement, ou pas !  Il est donc clair que le "Green Deal" avance, accélère, et cela malgré la crise du Covid."

Les entreprises embarquées

La droite européenne et les entreprises ont longtemps été réticentes avec ce Green Deal. Ce n’est plus le cas ?

"La droite européenne était jusqu'à présent totalement hostile à l'accélération de la lutte contre le dérèglement climatique, au nom de la compétitivité et de l'emploi. Aujourd'hui, elle est divisée : il y a toujours une partie de la droite qui est hostile aux objectifs climatiques et à son accélération, mais comme le monde de l'entreprise change, et que certaines entreprises sont maintenant totalement à bord de cette action pour le climat (parce qu'elles ont les technologies, parce qu'elles ont investi), elles ont besoin de nouvelles règles du jeu et une partie de la Droite européenne les écoute et change ! 

Et cette droite là, à laquelle on peut ajouter les centristes, plus toute la gauche, cela fait clairement des majorités au Parlement européen et à la Commission qui sont désormais très progressistes sur le climat… Ce qui est inédit ! Mais à condition que l’on aille au bout de la démarche, parce qu'il y a tout de même un risque, le risque polonais : tout ce qu'on est en train de construire peut en effet se heurter à un veto de la Pologne, en octobre, au Conseil européen, au niveau des chefs d'État. Je ne me réjouirais donc que lorsque cet objectif et cette loi seront réellement adoptés dans le vrai droit européen et qu'on aura passé cet obstacle."

Le verrou polonais

C’est donc des représentants des États que vous redoutez un blocage ?  

"Une partie des 27 est totalement alignée avec l'accélération de l'ambition climatique. C'est le cas de la France, des pays scandinaves, du Bénélux... On a aussi, maintenant, une chancelière allemande, Angela Merkel, qui a compris, puisqu'elle préside l'Union européenne, qu'être capable de faire adopter une loi climat ambitieuse avant de tirer sa révérence, ce sera un peu son héritage. Reste que la décision entre les chefs d'État au sein du Conseil européen est prise à l'unanimité et qui dit l'unanimité dit droit de veto pour un pays.

"Aujourd'hui, le seul État qui ne soutienne pas officiellement les nouveaux objectifs climatiques, c'est la Pologne."

Évidemment, la pression est maximale sur les Polonais. C'est pour cela, par exemple, que, dans la négociation sur un autre texte – le Fonds de transition juste –, on leur dit que s'ils ne soutiennent pas ces nouveaux objectifs européens, eh bien ils n'auront pas d'argent !"

La centrale de Bełchatów, la plus grosse de Pologne, fonctionne au lignite. Un combustible incompatible avec les objectifs européens d'émissions de CO2.
La centrale de Bełchatów, la plus grosse de Pologne, fonctionne au lignite. Un combustible incompatible avec les objectifs européens d'émissions de CO2. / DR

Il y a aussi une question sur la destination de cet argent européen. Va-t-on accepter de remplacer par endroits le charbon par du gaz ?

"Oui, il y a un débat récurrent en Europe sur la meilleure façon de sortir rapidement du charbon. Dans certains pays de l'Est, comme la Pologne par exemple, mais aussi dans certains pays du Sud, comme l'Italie, la Grèce, des partis politiques expliquent que pour sortir plus rapidement du charbon, ils ont besoin du gaz plutôt que des énergies renouvelables. Au Parlement européen, cette position est majoritaire ! Quand vous additionnez l'Allemagne, les pays de l’Est et ceux du Sud, cette position est majoritaire… Ce n'est pas la position française. Donc il n'est pas impossible que l'on sorte de la négociation sur le Fonds de transition juste avec la possibilité, dans certains cas très encadrés, de financer des centrales à gaz pour remplacer des centrales à charbon."

Des actions concrètes

Les objectifs climatiques de la Commission sont ambitieux. Le Parlement est sur la même longueur d’ondes. Cela s'inscrit dans un texte plus large, la loi Climat, que vous espérez voir adoptée définitivement en fin d’année ? De quoi s’agit-il ?

"La loi climat consiste d'abord à fixer les nouveaux objectifs pour 2030 et pour 2050. Et cela veut dire très concrètement qu'il faut des voitures plus efficaces. Il faut qu’autour de 2035-2040, plus aucune voiture essence ou diesel utilisant des carburants fossiles ne puisse être mise en vente, et que toutes fonctionnent soit à l'hydrogène, soit à l'électricité, soit de façon hybride.

Cela veut dire aussi qu’on doit accélérer le rythme de rénovation des bâtiments et, d'ailleurs, les plans de relance, qu'ils soient européen ou français, vont mettre énormément d'argent sur la table pour enfin faire décoller le marché, qu'il agisse des logements de chacun d'entre nous ou des bâtiments publics comme les universités, les hôpitaux, les écoles ! Voilà des exemples concrets qui découleront de la fixation d'objectifs climatiques plus ambitieux. 

"Si l’on suit la proposition de la commission "environnement", cette loi climat devra imposer qu'aucun texte ne puisse sortir de la Commission européenne s'il n'est pas compatible avec ses objectifs climat."

On souhaite un principe de cohérence générale sur tous les sujets lorsqu'il y a évidemment un enjeu climatique : sur les aides d'État, sur le commerce, sur l'agriculture, sur le budget, etc. 

Enfin, à la commission "environnement", on veut prévoir des sanctions. Car une loi sans sanctions, c'est évidemment moins impactant qu'une loi avec sanctions. Mon amendement, qui a été voté, prévoit qu’un pays qui ne respecterait pas sa trajectoire revue à la hausse sur le climat serait financièrement sanctionné pour toutes les tonnes d’émissions de CO2 au-delà de la trajectoire qu'il s'était fixée. Et ça, c'est quelque chose qui, évidemment, ne sera pas simple à  négocier. Mais quand on a une obligation de cohérence globale et des sanctions financières si on ne respecte pas les objectifs, c'est une très, très forte incitation à respecter les objectifs climat et à accélérer, accélérer, accélérer." 

Mais ça, c'est la proposition du Parlement. Elle va être débattue et discutée avec la Commission, les chefs d'État et de gouvernement. Êtes-vous optimiste sur la forme finale de la loi climat ? 

"C'est moi qui piloterai la négociation. Je verrai bien, mais je serai extrêmement dur dans la négociation. Pourquoi ? Parce que je sais qu'on a le soutien de la jeunesse. On a le soutien d'une très grande majorité de la société, et y compris d'entreprises, toujours plus nombreuses. Je n'ai donc aucune raison de céder pour affaiblir la loi Climat qui sortira du Parlement européen."  

Finalement, grâce à la crise du Covid-19, l'Union européenne va déverser des milliards d'euros pour la relance économique avec des contraintes écologiques. Cet argent dont on avait besoin pour assurer cette transition, n’est-ce pas finalement une bonne nouvelle ?

"Je disais depuis plusieurs mois : soit le Covid-19 tuait le "Green Deal", soit, au contraire, le "Green Deal" sortait gagnant parce qu'on mettait des centaines de milliards d'euros sur la table.

"Avec 750 milliards, on va réussir à faire ce sur quoi on avait échoué en 2009, lors de la crise financière."

On avait fait une relance qui n'était absolument pas favorable au climat. Là, on a tout en main pour faire la première relance verte de l'histoire et on est en train de gagner cette bataille au niveau européen. On n'y est pas encore, mais on est en train de le faire et j'ai bon espoir qu'à la fin, je dirai avant la fin de l'année, on puisse dire que nous avons construit la première relance verte, authentiquement verte, qui nous fait à la fois gagner sur le plan économique et sur le plan social, parce qu'on relance l'économie pour créer des emplois et sauver les entreprises, tout en accélérant la lutte contre le dérèglement climatique."