C’est une nouvelle révélation du projet Pegasus, conduit par le consortium Forbidden Stories avec la cellule investigation de Radio France. La Chine ne serait pas la seule à espionner le Dalaï-Lama. L’Inde aussi s’intéresse aux activités du chef spirituel tibétain.

Le Dalaï-Lama lors de sa rencontre avec Barack Obama à la Maison Blanche, le 12 février 2014
Le Dalaï-Lama lors de sa rencontre avec Barack Obama à la Maison Blanche, le 12 février 2014 © AFP / EyePress News

On savait depuis longtemps que la Chine surveillait de près les activités du Dalaï-Lama, qu’elle a toujours perçu comme un danger pour le régime de Pékin depuis son exil du Tibet en 1959. En 2009 déjà, un rapport américain évoquait les cyberattaques dont les sites du leader tibétain avait été victimes. En aout 2012, un journaliste canadien affirmait avoir quitté l’agence de presse chinoise Xinhua, parce qu’on lui avait demandé d’espionner le Dalaï-Lama. Ces histoires sont légion.

Mais si la Chine a toujours été désignée comme le possible commanditaire de ces actes de surveillance, personne n’imaginait que le gouvernement indien, qui accueille le Dalaï-Lama à Dharamsala, sur son territoire, au nord du pays, puisse aussi surveiller ses activités, quitte à avoir recours à des moyens de surveillance très sophistiqués. C’est pourtant ce que montre l’analyse de la liste des numéros sélectionnés comme cibles par les clients de NSO, à laquelle a eu accès le consortium créé par Forbidden Stories, dont fait partie la cellule investigation de Radio France.  

Pegasus est un outil redoutable. Depuis 2016, il n’a plus besoin d’envoyer un SMS malveillant pour pénétrer le système d’exploitation d’un smartphone. Il s’infiltre de manière invisible : il géolocalise l’appareil, puis a accès aux contacts, aux photos, aux messageries, y compris chiffrées. Et il peut, sur commande du service de renseignement qui l’utilise, activer la caméra et le micro du propriétaire du smartphone pour écouter ses conversations. Or, dans le listing analysé par notre consortium, apparaissent les numéros de téléphone de nombreuses personnalités proches du Dalaï-Lama.

17 proches du Dalaï-Lama sélectionnés

Tout commence en décembre 2017. Lorsqu’il termine son deuxième mandat en tant que président des États-Unis, Barack Obama souhaite rencontrer le Dalaï-Lama. Sa visite aura lieu à New Delhi. Elle est d’autant plus sensible aux yeux des dirigeants indiens qu’elle se déroule dans la capitale du pays, après que le président des États-Unis s'est rendu en Chine, pays frontalier à l’influence croissante, avec lequel l’Inde entretient des relations tendues. Or c’est justement peu avant cette rencontre que le client indien de NSO va entrer plusieurs numéros liés au Dalaï-Lama dans la liste des cibles potentielles de Pegasus.

Pas simple cependant d’accéder à lui. Bien qu’il soit féru de nouvelles technologies (une application permet de le suivre), qu’il ait un compte Twitter, et même un conseiller en cybersécurité, le chef spirituel bouddhiste n’utilise pas de smartphone. La parade a donc consisté à cibler son entourage. On voit donc apparaître les numéros de six membres du gouvernement en exil tibétain dans la liste des cibles potentielles du logiciel espion. Parmi eux, celui de Lukar Jam, ex-candidat au poste de Premier ministre du gouvernement en exil, de Tenzin Tsundue, un activiste bouddhiste en Inde, et de Pasang Karmapa, un leader religieux.  

Une analyse plus fine de cette liste des montre que le chef spirituel tibétain s’est, de fait, retrouvé cerné. Au total, les numéros de téléphones de 17 personnalités constituant sa garde rapprochée ont été inscrits parmi les cibles potentielles de Pegasus, y compris l’assistant personnel du Dalaï-Lama, trois de ses secrétaires, et son actuel premier ministre, Penpa Tsering dont le cabinet est à New Delhi. Tous se sont ainsi retrouvés transformés, malgré eux, en autant de mouchards potentiels. Faute d’avoir expertisé les téléphones, il est cependant impossible de savoir s’ils ont finalement été infectés ou non.

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