Le conflit qui oppose l'armée gouvernementale centrafricaine à des groupes armées d'opposition entraine des déplacements de population de masse dans le pays. Des mouvements qui ont connu une accélération ces dernières semaines, où 200 000 personnes supplémentaires ont été contraintes de quitter leur domicile.

Astride, jeune déplacée avec son enfant dans le camp de Lazare où vivent 25000 personnes
Astride, jeune déplacée avec son enfant dans le camp de Lazare où vivent 25000 personnes © Tom Peyre-Costa/ NRC

Depuis son indépendance en 1960, la République centrafricaine n'a pas connu de véritables périodes de stabilité. Mais en février 2019, un accord de paix signé par 14 groupes laissait espérer un retour au calme. Las, l'élection présidentielle du 27 décembre dernier, contestée, a relancé les hostilités entre les troupes du Président Faustin Archange Touadéra et des groupes armés.

En début d'année, les combats se sont déroulés à seulement 12 kilomètres de la capitale, Bangui. Sur place, 12 000 Casques bleus de la Mission des Nations unies en Centrafrique (Minusca) doivent défendre un statu quo. Ils sont appuyés par d'importants contingents lourdement armés de militaires rwandais et par paramilitaires russes venus soutenir le gouvernement et de son armée. La France est également présente avec 300 hommes.

Mais au-delà des institutions, les populations, véritables otages de cette guerre civile et de ses violences, sont menacées. Le nombre de déplacés ne cesse d'augmenter, les habitants devant tout simplement fuir. En l'espace de quelques mois, 200 000 déplacés supplémentaires ont été dénombrés. Les ONG, à l'instar du Norwegian Refugee Council (NRC), tentent de leur venir en aide. Son responsable régional à la communication, Tom Peyre-Costa, rentre tout juste d'un séjour en Centrafrique. Il dresse un bilan sombre de la situation et appelle la communauté internationale à prendre conscience du drame qui se déroule dans le pays.

FRANCE INTER : Quelle est la situation sur place en Centrafrique ? 

TOM PEYRE-COSTA : "La situation s'est vraiment détériorée dans les derniers mois. On a plus de 200 000 nouveaux déplacés depuis la crise qui a fait suite aux élections et cela vient s'ajouter aux 600 000 déplacés déjà comptabilisés dans le pays et aux 600 000 réfugiés qui sont accueillis dans les pays voisins." 

Au total, on arrive à 1,5 million de déplacés, ce qui représente à peu près une personne sur trois en Centrafrique aujourd'hui."

Donc pour vous, il y a une réelle urgence à se mobiliser ? 

"Il y a urgence pour deux raisons. La première, c'est que les organisations humanitaires peinent à acheminer l'aide à la cause de l'Insécurité et la volatilité de la situation. Les groupes armés bougent, beaucoup, s'allient, se délient, bougent beaucoup, s'attaquent à droite, à gauche. Dans beaucoup d'endroits de Centrafrique nous n'avons aucune visibilité, du coup on peine à répondre aux besoins. 

Le deuxième aspect, c'est que la route principale d'approvisionnement vers le Cameroun est toujours fortement interrompue. Elle n'est pas du tout sécurisée. Il y a régulièrement des attaques. Du coup, les prix des aliments et les prix des biens de première nécessité dans le pays explosent et les familles déplacées, comme les familles les plus vulnérables, n'ont pas les moyens de se nourrir. On a actuellement 1,9 millions de personnes dans le besoin alimentaire dans le pays, qui n'ont pas assez à manger et qui se nourrissent en moyenne une fois par jour seulement." 

Le camp de déplacés de Mbela rassemble lui aussi 25000 personnes qui vivent dans des conditions difficiles
Le camp de déplacés de Mbela rassemble lui aussi 25000 personnes qui vivent dans des conditions difficiles / Tom Peyre-Costa / NRC

Dans ce contexte que demandent les familles, quels sont les besoins ? 

Les familles demandent de la stabilité. Globalement, il y a un sentiment de peur, un sentiment nouveau qui est de ne pas savoir de quoi sera fait demain.

"Depuis les élections, depuis la recrudescence des violences, certaines familles me disent qu'elles ne dorment plus la nuit. Que ce soit au niveau des nouveaux déplacés ou des anciens déplacés, ça s'est un fait. Il y a aussi un sentiment de désespoir. Il y a des familles qui sont déplacées depuis six ans et qui n'ont pas vu leurs conditions et situations s'améliorer. Et il y a des familles nouvellement déplacées qui avaient déjà dû bouger en 2013 et 2014 et qui se revoient déplacées aujourd'hui." 

Les ONG ont de plus en plus de mal à travailler et à venir en aide aux populations civiles

Pour vous, il est important d'alerter sur la situation en Centrafrique ? 

"Oui. On a besoin d'un meilleur accès, même si on arrive encore à travailler dans certaines parties du pays. Mais vraiment ça retarde l'acheminement de l'aide pour une population qui est déjà dans l'urgence depuis longtemps. Donc, on a besoin d'une meilleure visibilité, on a besoin que les hostilités se réduisent et que l'espace humanitaire soit préservé. Et on a besoin enfin que cette fameuse route d'approvisionnement vers le Cameroun soit complètement ouverte pour les convois de marchandises, mais aussi pour les convois humanitaires. Ça, c'est très important." 

Le jeune Sririri, 17 ans, enfant soldat qui a rejoint un groupe armé. On estime qu'ils sont près de 3 000 jeunes dans son cas.
Le jeune Sririri, 17 ans, enfant soldat qui a rejoint un groupe armé. On estime qu'ils sont près de 3 000 jeunes dans son cas. / Tom Peyre-Costa / NRC

L'association comptabilise près de 3 000 enfants soldats dans les groupes armés

Il y a-t-il un problème de sécurité des populations ? 

"Au delà de la crise alimentaire, il y a une autre crise, c'est une crise de protection. Les familles sont extrêmement vulnérables, que ce soient les femmes qui, parce qu’elles n’ont pas d’aide alimentaire, sont contraintes de sortir des camps et sont sujettes aux attaques des groupes armés et aux viols malheureusement.

Il y a aussi un problème de protection pour les enfants désœuvrés. On a recensé énormément de cas de recrutement par les acteurs armés dans le pays. Récemment, nous avons rencontré des jeunes à qui on offre 20 000 francs CFA – ce qui permet de tenir quelques jours – pour rejoindre le combat. Des jeunes à qui on a promis une place dans les forces armés gouvernementales officielles quand le conflit sera terminé.

On leur donne une armes pour deux et on les envoie se sacrifier. Ils me racontent qu'ils ont été traumatisés, qu'ils partent à plusieurs et que certains ne reviennent pas. Ils sont morts comme des animaux, ce sont leurs propres mots que j'utilise."

Ce sont ce qu'on appelle des enfants soldats ? 

"Légalement oui. Tout mineur qu'on envoie combattre, que l'on recrute, est considéré comme enfant soldat selon le cadre légal international. Les cas de recrutement les plus fréquents que nous avons vérifiés, ce sont effectivement des jeunes entre 15 et 18 ans. Et on peut ajouter qu'en général, ce sont évidemment les jeunes issus des milieux les plus modestes et les déplacés qui sont les plus vulnérables." 

Il y a un vrai problème de protection des femmes et des enfants actuellement en Centrafrique.

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