Près d’un an après sa mort, l’enquête sur l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia semble piétiner. De nouvelles révélations pourraient confirmer que le ministre de l’Économie maltais était en relation avec l’un des principaux suspects mais la police semble ne pas croire à la piste politique.

Depuis peu, l'accès au mémorial en hommage à la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, face au palais de justice, a été interdit
Depuis peu, l'accès au mémorial en hommage à la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, face au palais de justice, a été interdit © Thomas Brémond / Forbidden Stories

Qui pouvait en vouloir à Daphne Caruana Galizia ? Probablement des dizaines, voire des centaines de personnes à Malte, tant les articles qu’elle publiait sur son blog secouaient l’archipel et lui valaient l’inimitié, souvent la haine d’une partie de la classe politique et de la population. Mais qui pouvait lui en vouloir au point de commanditer son assassinat ? À cette question, l’enquête n’a toujours pas permis de répondre près d’un an après sa mort, dans l’explosion de sa voiture le 16 octobre 2017. 

En décembre dernier, trois hommes, Alfred Degiorgio, son frère George et Vincent Muscat, ont été mis en examen pour avoir organisé et exécuté l’attentat à la voiture piégée. Les enquêteurs disposent de nombreux éléments (relevés téléphoniques, ADN…) accréditant leur participation à l’assassinat. Mais quel pouvait être leur mobile ? Rien ne semble relier ces hommes déjà connus de la police maltaise avec la journaliste. Tous les trois nient leur participation et sont restés muets face aux policiers.

Le ministre de l’Économie connaissait-il l’un des assassins présumés ?

Chris Cardona, ministre de l'Économie de Malte
Chris Cardona, ministre de l'Économie de Malte © Reuters / Darrin Zammit Lupi / Forbidden Stories

En avril dernier, un consortium de 45 journalistes issus 18 médias (dont Radio France, France Télévisions et Le Monde en France), réunis par l'organisation Forbidden Stories, révélait dans le cadre du "Projet Daphne" que l’un des assassins présumés aurait été en relation avec le ministre de l’Économie, Chris Cardona. Ce dernier était l’une des cibles des révélations de la journaliste qui avait notamment affirmé qu’il avait été aperçu dans une maison close en Allemagne en marge d’une réunion internationale, ce que l’intéressé a toujours nié. 

Deux témoins ont affirmé aux journalistes du "Projet Daphne" avoir aperçu Alfred Degiorgio discutant avec Chris Cardona dans un bar du centre de l’île. L’un d’eux, filmé en caméra cachée par deux journalistes de Radio France et France Télévisions affirme les avoir vus ensemble peu de temps avant l’assassinat.

Le deuxième témoin a été présenté aux journalistes du Projet Daphne par un responsable du parti d’opposition au gouvernement sous couvert d’anonymat. Il affirme avoir vu les deux hommes discuter "l’air préoccupé", en novembre 2017, soit un peu moins d’un mois après l’assassinat, dans le même bar.

Suite à ces révélations, Chris Cardona a formellement nié toute relation avec aucun des trois suspects incarcérés. Dans un communiqué, il affirme qu’il ne se "souvient pas avoir eu de discussion avec l’un de ces trois individus" et explique n’avoir jamais "eu de rendez-vous avec l’un d’eux". Tout juste admet-il qu’étant par ailleurs avocat pénaliste, il avait déjà entendu parler d’eux. Dans la foulée, le ministre est allé déposer un témoignage spontané à la police. Néanmoins, il n’aurait jamais été interrogé par les policiers en charge de l’enquête sur l’assassinat de la journaliste.

La justice a recueilli de nouveaux témoignages

Pourtant, d’autres éléments sont parvenus jusqu’au magistrat chargé de l’affaire, qui mène son enquête parallèlement à celle des policiers. Selon les informations obtenues par le consortium international de journalistes, à l’automne 2016, un an avant sa mort, Daphne Caruana Galizia aurait appelé le propriétaire d’un bateau, suspecté de trafic d’essence. Juste après avoir reçu cet appel, cet homme aurait appelé le ministre de l’Économie, puis l’un des suspects, Alfred Degiorgio. 

Le magistrat s’est également intéressé à un enterrement de vie de garçon qui s’est déroulé le 29 juin 2017 dans une villa située dans le sud de l’île. Il a entendu plusieurs des participants à cette fête, comme deux d’entre eux l’ont confirmé aux journalistes du "Projet Daphne", sous couvert d’anonymat. Certains auraient confirmé au juge que Chris Cardona et Alfred Degiorgio étaient tous deux présents ce jour-là parmi la quarantaine de convives.

Confronté à ces nouveaux éléments, qui ne présument pas d’une éventuelle implication dans l’assassinat de la journaliste, le ministre de l’Économie maltais a refusé de répondre aux questions qui lui ont été transmises par le consortium international de journalistes, les qualifiant "d’absurdes". D’après des sources proches de l’enquête, la police ne considérerait pas la piste politique comme une hypothèse crédible. Aucun responsable politique n’aurait été entendu dans le cadre de l’enquête. 

Le magistrat chargé de l’enquête remplacé

En juillet dernier, Anthony Vella, le magistrat qui était en charge de l’affaire a été remplacé. Officiellement, M. Vella a été promu. Mais cette promotion a été interprétée comme un mauvais signe, notamment par Reporters sans frontières. L’eurodéputé vert allemand Sven Giegold, qui s’est rendu quatre fois à Malte ces derniers mois, considère que le remplacement du magistrat est "le signe que le gouvernement maltais n’est pas crédible dans cette affaire malgré sa promesse de tout faire pour trouver la vérité". 

À La Vallette, un mémorial improvisé à la mémoire de Daphne Caruana Galizia avait été érigé peu après sa mort sur un monument situé face au palais de justice. Tous les mois, des veillées s’y déroulaient à la mémoire de la journaliste. Il a été "nettoyé" plusieurs fois par les autorités qui s’opposaient à l’utilisation du lieu en plein centre de la capitale. À chaque fois, les partisans apportaient de nouveau des fleurs, des bougies, des photos… En septembre, ils ont eu la surprise de découvrir qu’une palissade grise installée dans la nuit interdisait dorénavant l’accès au monument. D’après le gouvernement, il fallait restaurer le pied de la statue qui avait été endommagé. 

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