Le roi du Maroc peut-il être espionné par ses propres services ? Le projet Pegasus, conduit par Forbidden Stories, avec la cellule investigation de Radio France, a découvert que son numéro de téléphone figurait sur le listing marocain du système Pegasus.

Le roi Mohamed VI en juin 2019
Le roi Mohamed VI en juin 2019 © AFP / AZZOUZ BOUKALLOUCH / Moroccan Royal Palace

C’est une particularité au Maroc : la Direction Générale de la Sureté Nationale (DGSN) et la Direction Générale de la Surveillance du Territoire, autrement dit la police et le renseignement, sont dirigés d’une main de fer par un seul homme : Abdelatif Hammouchi. Et il semble avoir de la protection du roi, une définition assez extensive. Car parmi les numéros de portable que le consortium du Projet Pegasus a pu identifier dans la liste des personnes susceptibles d’être attaquées par le logiciel espion Pegasus au Maroc, on trouve ceux d’un grand nombre de membres de la famille royale.

Y figure tout d’abord celui de Salma Bennani, l’épouse du roi, mère des deux héritiers du trône. Était-ce parce que son entourage s’inquiétait d’une crise que traversait le couple royal ? Début 2018, l’ambiance se tend entre eux. Salma Bennami ne se montre plus en public. Lorsque Mohamed VI est hospitalisé à Neuilly pour y être opéré d’un problème cardiaque, elle ne l’accompagne pas. La presse spécule alors sur des rumeurs de divorce qui se confirmeront plus tard. Et le numéro de téléphone de l’épouse de Mohamed VI apparait sur la liste des cibles marocaines d’une possible attaque de Pegasus.

Un prince et le gendre d’Hassan II ciblés

Autre membre de la famille royale ciblé : le prince Moulay Hicham, un des cousins du roi qui figure en quatrième position dans l’ordre de ses successeurs. On lui attribue le surnom de prince rouge en raison de ses prises de position critiques contre la monarchie. Il reproche notamment au pouvoir marocain d’avoir contribué à son expulsion de Tunisie, en septembre 2017, alors qu’il devait participer à un séminaire sur la démocratisation au moyen Orient. Il séjourne la plupart du temps aux États-Unis, mais tout son entourage a été sélectionné comme cible de Pegasus. Son numéro a été rentré dans le système, mais aussi celui de son épouse, de leurs deux filles, et de son jeune frère : le prince Moulay Ismael. Et les utilisateurs du logiciel espion ont même placé sur cette liste le numéro de l’exploitant d’une ferme qui appartient au prince.

Deux architectes français

Autre numéro sélectionné comme cible potentielle : celui de l’homme d’affaires et ancien gendre d’Hassan II, Fouad Filali. Ses trois numéros de portables (dont un est pourtant italien) ont été entrés dans le système, ainsi que ceux de sa sœur, de sa fille (qui n’est autre que la nièce du roi Mohamed VI), ainsi que de deux architectes français installés à Rabat qui travaillaient alors sur le chantier du palace Bozzi Corso, un hôtel de luxe situé à Lecce, dans les Pouilles en Italie, dont Fouad Filali était le propriétaire. 

A également été sélectionné comme cible potentielle, le numéro de Mohamed Mediouri, beau-père de Mohamed VI et ancien garde du corps personnel d’Hassan II. En mai 2000, il avait été déchargé de ses fonctions par l’actuel souverain. Beaucoup plus tard, en mai 2019, il réapparait dans les médias après avoir été mystérieusement agressé par plusieurs hommes armés qui ont pris la fuite sur une grande avenue de Marrakech. On trouve encore dans le listing des cibles potentielles du logiciel espion, un membre de la holding qui gère les fonds de la famille royale.

Le roi lui-même espionné par ses services ?

On peut donc émettre l’hypothèse que le roi, via son service de renseignement, se méfie de son entourage au point qu’il en ait autorisé la surveillance. Mais ce qui surprend le plus, lorsqu’on examine de près cette liste, c’est que le souverain lui-même fait partie des numéros sélectionnés comme cibles potentielles de Pegasus. Avec nos partenaires du consortium créé par Forbidden Stories, dont fait partie la cellule investigation de Radio France, nous avons en effet pu établir qu’un des numéros de téléphone qui figurent dans le listing des services de renseignement marocains est bien celui de Mohamed VI. Et tout son entourage a subi le même sort.

Ainsi, parmi les numéros sélectionnés comme cibles, on trouve aussi celui du chambellan du roi, Sidi Mohamed Alaoui, du secrétaire particulier du monarque, et de trois autres membres de la famille de ce dernier. Figurent encore sur la liste, le numéro du chef de la gendarmerie royale du Maroc, le général Haramou, et celui de l’ancien chef des gardes du corps de Mohamed VI, Hassan Cherat, qui fut démis de ses fonctions en octobre 2018 par le tout puissant chef de la police et du renseignement Abdelatif Hammouchi, lui-même.

Une question se pose donc : dans un climat d’intense suspicion, le roi a-t-il lui-même autorisé le ciblage de son entourage, y compris de son propre portable, pour assurer sa sécurité ? Ou le patron de la police et du renseignement marocain, lui-même nommé par le roi en 2015, s’est-il octroyé des pouvoirs qui vont au-delà de ses attributions ? Impossible de répondre à cette question.