Moïse va-t-il enfin écarter les eaux de la lagune ? Moïse, c'est le nom français du projet MOSE (MOdulo Sperimentale Elettromeccanico, ou module expérimental électromécanique) sur lequel vont plancher le gouvernement italien et les autorités locales lors d'un comité spécial sur Venise, 15 jours après les "acqua alta".

 Les canaux se confondent avec les berges et les trottoirs. L'acqua alta atteint 187 cm le 12 novembre 2019 et Venise est inondée à 80%
Les canaux se confondent avec les berges et les trottoirs. L'acqua alta atteint 187 cm le 12 novembre 2019 et Venise est inondée à 80% © AFP / MARCO BERTORELLO

Moïse est censé protéger Venise contre les crues. Ce projet hydraulique "est terminé à 92- 93%", affirme le président du Conseil Giuseppe Conte, qui a annoncé la fin des travaux "vraisemblablement pour le printemps 2021". Moïse, cette barrière entre la lagune de la ville vénitienne et la mer Adriatique, a été imaginée il y a plus de 50 ans après l'acqua grande de 1966 qui a totalement inondé Venise (le 12 novembre dernier, 80 % de la ville était inondée). Puis c'est en 2003 que ce projet d'ouvrage est acté après un long processus au cours duquel ce système de vannes et de digues aux trois entrées de la lagune de Venise (Lido, Malamocco et Chioggia) a été comparé à plusieurs solutions alternatives. 

Comment ça marche ?

Il faut imaginer un mur sortant de l’eau et barrant ainsi le passage à la marée lorsqu'elle est très haute. Aux trois entrées de la lagune, trois barrières s’élèveront. Elles sont composées de digues individuelles qui, les unes à côté des autres, forment un barrage. Ces 78 digues mobiles sont actuellement sous l’eau, reliées par des charnières à des caissons dans des coffres en béton qui reposent sur le fond de la lagune. En cas de prévision d’une marée supérieure à 110 cm, les coffres dans lesquels sont enfermées les digues sont vidés de leur eau par injection d’air comprimé et se soulèvent jusqu’à émerger de l’eau et isoler la lagune de la mer. Les ingénieurs du projet affirment que la barrière peut être mise en place en deux heures mais certains doutent et estiment à six heures le temps nécessaire.  

Beaucoup ne croient pas à l’efficacité du projet Moïse

Personne n’a encore vu les digues se lever ! Le 4 novembre dernier devait avoir lieu le premier essai. Les digues installées à l’entrée du port de Malamocco devaient être soulevées en même temps. Mais le test n’a été que partiel et a mis en évidence un problème de vibration. Parmi ceux qui doutent depuis le début, l'ingénieur Luigi D'Alpaos, professeur émérite du département d'hydraulique de l'université de Padoue, auteur de plusieurs publications dont "Faits et fautes de l'hydraulique lagunaire" et "Sos Laguna". Dans un entretien à l’agence de presse italienne AGI, il s’inquiète de ce problème de vibration qui peut entraîner "un phénomène extrêmement dangereux avec le risque que ces barrières, qui sont indépendantes les unes des autres, se disjoignent. C'est un problème qui a déjà été soulevé et que le Consorzio Venezia Nuova, concessionnaire de l'ouvrage, n'a jamais voulu prendre en compte". 

Mais ce n’est pas la seule inquiétude de Luigi D’Alpaos. Car depuis que le projet a été imaginé puis conçu, le niveau de la mer est déjà monté au-delà de ce qui avait été prévu "et ce phénomène a été sous-estimé par le Consorzio Venezia Nuova d'une manière inconcevable par rapport aux prévisions d'un organisme international tel que le GIEC qui dans les années 90 estimait à 50 centimètres la hausse probable du niveau moyen de la mer, tandis que le Consorzio Venezia Nuova l’actait à 22 cm". Autrement dit, les marées pour lesquelles le projet Moïse est pensé sont déjà bien plus hautes que prévu, et le barrage risque donc d’être insuffisant pour éviter les inondations !

Pour l’ingénieur Luigi D'Alpaos, "il faut penser immédiatement à l'avenir car la durée de vie de Moïse ne dépassera pas 20 ans". Il préconise "d'investir pour la seule solution possible qui consiste à élever le terrain de la ville". Surélever Venise au-dessus des eaux !

Canaux et trottoirs se confondent, après l'acqua alta du mois de novembre 2019
Canaux et trottoirs se confondent, après l'acqua alta du mois de novembre 2019 © Radio France / Bruce de Galzain

Finir les travaux et panser les plaies

Il est cependant nécessaire de terminer les travaux, car le projet a déjà englouti énormément d’argent. Ce sont près de cinq milliards d’euros qui ont été consacrés à ce projet gigantesque. Un montant colossal financé uniquement par l’État italien, qui depuis 1973 a créé une loi spéciale pour Venise après l'acqua alta de 1966, lorsque la ville a été totalement inondée. Venise dispose donc d'un budget spécifique pour lutter contre ces inondations. Mais depuis 2003 et le lancement du projet Moïse, ce budget est entièrement dédié au projet au détriment d'autres actions qui auraient pu permettre par exemple aux commerçants de s’adapter, ou aux habitants de consolider et de rendre étanche leur logement. Il faudra aussi dépenser 100 millions d’euros chaque année pour la seule manutention du système qui permet aux digues de s’élever. 

Un restaurateur résigné vide sa cuisine totalement inondée au lendemain de l'acqua alta de 187 cm
Un restaurateur résigné vide sa cuisine totalement inondée au lendemain de l'acqua alta de 187 cm © Radio France / Bruce de Galzain

Corruption et blanchiment d’argent

Le projet Moïse est confié à un consortium de 50 entreprises et son budget est à l’origine évalué à deux milliards d’euros, loin des cinq milliards déjà dépensés. La facture explose à cause de retards liés notamment à des enquêtes pour corruption et blanchiment d'argent sale. Entre 2013 et 2014, 35 personnes sont arrêtées dont le maire de l'époque, Giorgio Orsoni (Parti démocrate) et l'ex gouverneur de la région, Giancarlo Galan (Forza Italia). Cette enquête a abouti après des contrôles fiscaux des entreprises du consortium qui ont révélé notamment des pots de vin pour les autorités locales, des fausses factures, des montants surévalués, des comptes à l’étranger. Nombre d’entrepreneurs sont interpellés également. Selon le député de Venise Nicola Pellicani (Parti démocrate), "la plupart des sociétés du consortium ont fait faillite à cause de cette affaire de corruption."

«Nous devons créer un centre international sur les changements climatiques à Venise » 

Venise a désormais besoin de voir loin. Pour mieux se projeter, elle veut accueillir un centre international sur les changements climatiques. Car les acqua alta qui se multiplient mettent en exergue la spécificité de Venise face à ces changements. Et la communauté scientifique le sait bien : avec le député Nicola Pellicani, elle soutient cette initiative en appelant de ses vœux l’installation d’un tel centre à Venise. Ségolène Royal, présente début septembre dans la cité des Doges, a apporté son soutien au député et à la communauté scientifique. 

La place Saint-Marc et sa basilique chef d'oeuvre de l'art byzantin inondée pour la 6ème fois de son histoire millénaire
La place Saint-Marc et sa basilique chef d'oeuvre de l'art byzantin inondée pour la 6ème fois de son histoire millénaire © Radio France / Bruce de Galzain

Les gros paquebots de la place Saint-Marc

Mais les changements climatiques ne sont pas les seuls dangers qui guettent Venise. Ils sont accentués par la multiplication du nombre d’énormes paquebots qui sillonnent la lagune. Ils vont même jusqu’à s’approcher à quelques mètres à peine de la place Saint Marc quitte à provoquer des accidents en heurtant un quai, en tentant d’accoster ou en croisant de très près des bateaux à moteur ou des voiliers. 

L'Italie a pourtant interdit les paquebots de plus de 40 000 tonnes à proximité de la place Saint-Marc depuis 2012 et le naufrage du Costa Concordia. Mais ils sont interdits sur le papier car cette interdiction ne vaut que si une autre voie navigable peut leur permettre de rejoindre le port. Sept ans après, les autorités cherchent toujours cette alternative et les paquebots continuent à longer la place Saint-Marc !

Mais une solution se dessine depuis que les autorités ont adopté un plan de développement de la lagune pour soutenir l'activité des croisières tout en modifiant le parcours des paquebots. À terme, aucun paquebot ne pourra plus traverser Venise via le canal de la Giudecca qui longe la place Saint-Marc. Ils sont aujourd’hui 530 à sillonner la lagune chaque saison. Et dès le printemps prochain en avril 2020, cette interdiction deviendra réalité, se félicite le député de Venise Nicola Pellicani qui cette fois veut croire à la décision gouvernementale de "faire accoster 20 à 30 % des navires au port de Marghera, le port industriel situé sur le continent. Cela veut dire qu’il y aura 200 navires en moins qui passeront par la place Saint-Marc !" 

La gageure pour Venise est désormais de trouver le juste milieu afin de continuer à développer les croisières et bénéficier des recettes touristiques tout en protégeant la vie des vénitiens et le patrimoine inestimable de la Sérénissime. 

Un paquebot passant devant la place Saint-Marc à Venise
Un paquebot passant devant la place Saint-Marc à Venise © Maxppp / Arnaud Dumontier
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Quel avenir pour Venise ? Écouter le reportage de Bruce de Galzain

Par Bruce de Galzain
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