A mi-chemin entre Beyrouth et Damas, au Liban, une école de musique accueille de jeunes réfugiés syriens des camps avoisinants. Apprentissage musical, cours d'anglais et de culture générale, elle offre des perspectives d'avenir à une jeunesse brisée par la guerre.

Une école où jouer de la musique et se construire un avenir
Une école où jouer de la musique et se construire un avenir © Leva Saudargaité

C'est une petite maison de plain-pied installée à Bar Elias, dans la plaine de la Bekaa, à un jet de pierre de la frontière libano-syrienne. Beyrouth est à 60 kilomètres à l'est, Damas à 60 kilomètres à l'ouest. La nuit, on entend les combats entre l'Armée syrienne libre et les partisans de Bachar Al Assad. Le jour, les échos de la guerre laissent place à la musique.

L'école de musique de Bar Elias, dans la plaine de la Bekaa
L'école de musique de Bar Elias, dans la plaine de la Bekaa / Leva Saudargaité

Dans la pièce principale de l'école, une dizaine de gamins répètent un air traditionnel sous l’œil de leur professeur. 

Concentrée sur son oud, Hanadi échange des regards complices avec sa voisine. Originaire d'Alep, l'adolescente de 14 ans vivait dans la banlieue de Damas. 

Chassée par les bombardements, la famille a vécu deux ans dans une école abandonnée avant de fuir à nouveau, cette fois vers le Liban. Depuis, Hanadi vit à Beyrouth, dans le camp de Chatila, tristement célèbre depuis le massacre de centaines de réfugiés palestiniens par les milices phalangistes en 1982.

La vie dans le camp est très difficile. Il n'y a pas d'eau potable, juste de l'eau salée. Les rues sont encombrées de déchets. Beaucoup d'insultes, de comportements déplacés. Les rues ne sont pas sûres pour une jeune fille. 

Hanadi (à droite) entonne un chant traditionnel
Hanadi (à droite) entonne un chant traditionnel © Radio France / Sébastien Sabiron

Inscrite à l'école de musique depuis deux ans, Hanadi se rend à Bar Elias deux fois par semaine. Elle y a appris le oud et comblé ses lacunes en lecture. Si sa mère soutient sa passion pour la musique, son père veut la dissuader d'en faire son métier, considérant la musique "haram", interdite par l'Islam. Mais Hanadi tient bon et se rêve en musicienne professionnelle. 

"Un gamin qui joue de la musique, c’est une bombe dans le camp des islamistes"

Ouverte en 2015, l'école de musique de Bar Elias est née d'une rencontre entre l’Égyptienne Basma Al-Husseini et le syrien Fawaz Baker. La première a fondé d'Action For Hope, une ONG qui aide les réfugiés syriens.  

Le second est l'ancien directeur du conservatoire d'Alep. Architecte de formation, multi-instrumentiste passionné, cet autodidacte est convaincu des bienfaits de la musique comme moyen d'émancipation. Mais aussi comme un rempart contre l'embrigadement qui menace ces gamins perdus : 

Nous ne les aidons pas seulement à lutter contre le froid et la faim. Nous leur offrons un secours culturel et artistique, qui leur permettra d'accéder à un métier. 

"Grace à des petits boulots, ces enfants gagnent aujourd'hui deux dollars par jour, explique Fawaz Baker. Une fois musiciens, ils peuvent espérer toucher 50 fois plus. Jamais les fondamentalistes religieux ne pourront leur offrir de telles perspectives. Un gamin qui joue de la musique, c’est une bombe dans le camp des islamistes."

Fawaz Baker et l'une de ses élèves
Fawaz Baker et l'une de ses élèves / Leva Saudargaité

S'il a vu "un père casser le oud de ses enfants", Fawaz Baker a aussi vu des gamines refuser de se marier : "Avec la musique, elles se rendent compte qu'il y a autre chose dans la vie que le mariage arrangé à 17 ans." Le compositeur cherche avant tout à leur transmettre le virus de la musique. "S'ils sont contaminés, alors j'ai gagné."

Une seconde famille

Financé notamment par la fondation Forbes, l'Unesco et le Goethe Institut, Action For Hope donne aussi des cours de cuisine, d'anglais, de culture générale et de cinéma. En trois ans, 150 jeunes de 12 à 18 ans sont passés par l'un des trois centres ouverts par l'ONG : à Bar Elias, dans le camp de Chatila, ainsi qu'à Amman en Jordanie. 

Depuis le début du conflit en 2011, 1,5 million de Syriens se sont réfugiés au Liban, sur une population totale de 4,5 millions d'habitants. Pour éviter leur sédentarisation, le gouvernement libanais interdit la création de camps "officiels". Les élèves de l'école de musique de Bar Elias vivent dans de petits camps improvisés, dans des baraquements de fortune, parfois dans des garages. 

L'école de musique permet aux enfants d'échapper au quotidien des camps.
L'école de musique permet aux enfants d'échapper au quotidien des camps. / Leva Saudargaité

Dans cette vie en marge de la société libanaise, l'école de musique est aussi une seconde famille pour ces enfants. "Au Liban, je suis une étrangère, il est difficile de se faire des amis, témoigne Maha, qui a fuit Homs à neuf ans avec ses parents. Dans l'école, on se serre les coudes, on apprend la musique ensemble. Pour nous qui venons de la guerre, c'est essentiel de pouvoir compter sur un endroit chaleureux et sûr."

Maha et son bouzouk (un luth à manche long)
Maha et son bouzouk (un luth à manche long) © Radio France / Sébastien Sabiron

En jeans et Converse, l'adolescente aux yeux rieurs termine chacune de ses phrases dans un sourire. Plus tard, elle se verrait bien enseigner la musique à l'université. "Je veux devenir célèbre, mais pas être une star. Mes professeurs sont tous d'excellents musiciens. Je rêve de transmettre à d'autres ce qu'ils m'ont appris ici."

Associé pour trois ans au Quartz de Brest, Fawaz Baker ouvrira ce mercredi le festival No Border, avec un concert gratuit à La Carène, sur le port de commerce.

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