Pendant près de quatre ans, le chef de file des travaillistes au Parlement européen a bataillé ferme pour tenter d’infléchir le cours de l’histoire. En vain. A l'heure de boucler ses cartons, Richard Corbett dit son amertume.

Richard Corbett, eurodéputé dépité, militant anti-Brexit, a porté les couleurs du Royaume-Uni au Parlement européen pendant près de vingt ans.
Richard Corbett, eurodéputé dépité, militant anti-Brexit, a porté les couleurs du Royaume-Uni au Parlement européen pendant près de vingt ans. © Radio France / Angélique Bouin

Au Parlement de Bruxelles, depuis la fin décembre, les 73 eurodéputés du Royaume-Uni font leurs cartons. Pour les 29 du Brexit Party de Nigel Farage, élus en mai dernier, et pour le seul conservateur pro-divorce, c’est une victoire. Mais pour les 43 autres, c’est un déchirement. Richard Corbett est de ceux-là. Un eurodéputé... dépité.

FRANCE INTER : Vous êtes ici, à Strasbourg, pour votre dernière session du Parlement européen. Quel est votre sentiment ? 

Richard Corbett : "Un sentiment de tristesse d'abord, mais aussi de colère. En fait, je pense que mon pays a fait une erreur immense, néfaste pour le Royaume-Uni, mauvaise pour l'Europe. Parce que nous allons déchirer les relations que nous avons avec nos voisins. Nous allons causer des problèmes économiques énormes. Cela va nuire à l'emploi, au Royaume-Uni, notamment, et en Europe dans une moindre mesure. Et tout ça à cause d'une campagne nationaliste, voire xénophobe et mensongère, qui a malheureusement gagné.

Vous n'auriez jamais imaginé que le Royaume-Uni quitterait l’Union européenne ?  

Certains de ceux qui ont fait campagne pour le Brexit ne pensaient pas que cela pourrait avoir lieu.

Boris Johnson lui-même a choisi [le camp des Brexiters] pour renforcer sa position à la droite du Parti conservateur en n’imaginant pas qu'il allait l'emporter. Je lui en veux surtout pour cela, parce qu’il est de ceux qui ont fait campagne pour le Brexit sans y croire.

J’en veux aussi à Nigel Farage, qui a fait pendant vingt ans une campagne de mensonges contre l'Union européenne. J’en veux enfin à David Cameron, qui a dit "On va régler cette question par un référendum", pensant que le “remain”, le camp de ceux qui ne voulaient pas quitter l’Union, gagnerait facilement. Mais comme il n'était pas très populaire, les gens se sont dit "Cameron nous demande de rester, on va faire le contraire". 

Vous avez passé près de vingt ans dans l’hémicycle. Quels sont vos regrets par rapport à votre travail d'eurodéputé ?  

Le plus grand regret, bien sûr, c'est de ne pas avoir pu arrêter le Brexit. C'est un  gâchis immense. Mais le problème vient du système électoral britannique pour la Chambre des communes, qui n'intègre pas de proportionnelle ; avec 43 %, Boris Johnson a pu obtenir une grande majorité à la Chambre des communes. Et en même temps, il a éliminé l'opposition, les critiques internes, dans son parti. Ils ont tous été éliminés. Donc maintenant, il n'y a plus moyen de l'arrêter.  

Comment vous voyez l'avenir du Royaume-Uni ?  

Difficile, parce que se séparer de nos voisins, de nos principaux partenaires commerciaux, ça n’est déjà pas une bonne chose. Maintenant, on va démarrer les négociations sur les différents accords qui nous lieront pour l'avenir. Mais ne serait ce que dans le domaine économique, il y a un choix très difficile à faire : soit on prend nos distance à l’égard de l'Union, on quitte l'Union douanière, le marché intérieur, et on essuie un choc assez fort, on perd des milliers d'emplois. Soit on reste très proche de l'Union européenne, au sein de l'Union douanière, ce qui est possible. Mais dans ce cas, il va falloir suivre toutes les règles de l'UE sans plus avoir son mot à dire parce qu'on n'est plus un Etat-membre. 

Il n’y a donc pas de bon choix, et ça va être très difficile pour le Royaume-Uni. On en a des années de bagarres internes, sur l'économie, mais aussi sur la sécurité et la coopération policière, la recherche scientifique, les échanges culturels, la pêche… 

Donc, finalement, rien n'est réglé pour l’instant...  

Non, sauf que juridiquement, nous ne sommes plus un Etat-membre le 31 janvier. Sur les questions de fond, ce n'est que le début. Tout ce qu'on a réglé pour l'instant, c'est le divorce. Mais la relation future reste à négocier. Et ça, en fait, c'est beaucoup plus important. 

La période qui va s’ouvre, une fois passé le choc, vous inquiète ? 

Chez nous, beaucoup de gens disent "On en a marre du Brexit", parce que ça fait quand même quatre ans que, chaque jour, au journal télévisé, on ne parle que de cela. Mais j’ai envie de leur répondre : “Si vous en avez marre du Brexit, il faut arrêter le Brexit, parce que ça va continuer et continuer et continuer cette histoire”. 

En tant qu'homme politique très engagé, dans quel état d'esprit allez vous rentrer chez vous ? 

Triste et fatigué, après une grande bataille perdue. Depuis quatre ans, cette question a tout dominé. C'est un échec pour moi, pour mon parti, pour le pays, pour l'Europe. Et pour le Parlement européen : il n'y aura plus de Britanniques avec leurs petites pointes d'humour ici et là. 

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