Roland Marchal a été libéré de prison à Téhéran, où le chercheur avait été arrêté l'an dernier alors qu'il rendait visite à son amie, l'anthropologue Fariba Adelkhah, qui se trouve, elle, toujours derrière les barreaux. Dans cette première interview depuis sa sortie, Roland Marchal raconte la souffrance et l'isolement.

Soldats iraniens à la frontière avec le Pakistan
Soldats iraniens à la frontière avec le Pakistan © AFP / Shahid Ali

Voilà maintenant un peu plus de deux semaines que Roland Marchal a été libéré de prison à Téhéran. Ce spécialiste de l’Afrique, qui travaille au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po, avait été arrêté le 5 juin 2019 à son arrivée en Iran, à l’aéroport. Il venait rendre visite à son amie, Fariba Adelkhah, anthropologue au sein du même institut, arrêtée au même moment, et toujours emprisonnée à Téhéran.

Roland Marchal a ensuite passé ses neuf mois et demi de détention dans l’aile des Gardiens de la Révolution de la prison d’Evine, à Téhéran : "Les premières semaines, j’étais presque privé de lumière naturelle. Je devais reconquérir le contrôle du temps. C’est monotone, très difficile à vivre", raconte-t-il à France Inter et RFI. "Vous ne savez pas pourquoi on vous retient, au nom de quoi, pour combien de temps. Ça a été une véritable épreuve"

L'isolement : "l'oubli de ce que l'on a fait"

Vers la fin du mois de septembre, Roland Marchal est transféré dans ce que ses geôliers appellent une "suite" : "La merveille c’est qu’on n’avait plus une lumière artificielle en permanence. On pouvait distinguer le jour et la nuit. Et il était possible de marcher dans une petite cour qui faisait entre 20 et 25 mètres de périmètre".

Roland Marchal est souvent gagné par l’émotion quand il témoigne de son expérience. Difficile de trouver les mots. "Les interrogatoires étaient surréalistes. On me demandait de me souvenir de textes que j’avais écrits il y a 30 ans, de réunions auxquelles j’avais participé il y a 20 ans. J’étais accusé de travailler pour les services français, pour la CIA. Tout cela me semblait complètement privé de sens."

En détention, le chercheur perd ses repères. Sa mémoire lui fait défaut :"A la fin, quand j’ai eu accès à une télévision, je regardais les films étrangers, pas tellement pour les films eux-mêmes que je ne comprenais pas puisqu’ils étaient traduits en persan, mais plutôt pour retrouver le nom des acteurs. Pour tenter de reconstituer cette mémoire. C’est ça l’isolement. Ce n’est pas simplement l’enfermement. C’est l’oubli de ce qu’on a fait, de ce qu’on a écrit, de ce sur quoi on a travaillé".

Une "monnaie d'échange"

Pendant sa détention, Roland Marchal s’accroche à de rares lueurs d’espoir : les visites consulaires épisodiques, un coup de fil de sa famille juste avant Noël qui l’informe de la mobilisation de ses proches et des autorités françaises…"En février, l’un de mes interrogateurs m’a expliqué que tout cela était lié au sort d’un Iranien détenu en France, que j’étais un moyen de pression sur les Français. J’ai alors compris que j’étais une monnaie d’échange".

Cet Iranien détenu en France s’appelle Jalal Rohollahnejad, un ingénieur dont les Etats-Unis demandaient l’extradition. De fait, le 20 mars, il est relâché par la France en même temps que Roland Marchal. Paris et Téhéran auraient donc passé un accord. 

"En Iran, comme d’ailleurs dans d’autres pays du Golfe, on est en train de prendre la mauvaise habitude de considérer les universitaires comme des espions et de les arrêter parce que ça peut toujours servir. C’est très dangereux et ça remet en cause toute coopération scientifique"

"Ce qu’on me reprochait, c’était de faire de l’analyse politique", affirme Roland Marchal qui porte un regarde très sévère sur le système judiciaire iranien : "Si l’Iran veut continuer à attirer des investisseurs, il ne peut pas fonctionner comme cela, en retenant des innocents pendant des mois, avant même qu’on discute de leur libération. De ce point de vue, en Iran, l’arbitraire est total".

Le chercheur, africaniste réputé, a déjà repris le travail. Il compte aussi mener le combat pour la libération de son amie, l’anthropologue Fariba Adelkhah, spécialiste de l’Iran : "Fariba a tenté de faire quelque chose de très risqué : parler de la société iranienne comme elle est, pas comme on veut qu’elle soit en Occident ou chez les Gardiens de la Révolution. Ca peut créer des crispations extrêmement fortes". Fariba Adelkhah a observé une grève de la faim de plusieurs semaines entre décembre et février. Depuis, elle souffre de problèmes rénaux. Son état de santé s’est un peu amélioré mais continue à préoccuper ses proches. La chercheuse vient de passer son 300e jour de détention à la prison d’Evine.

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