À la veille de l'élection générale britannique, la ligne de partage entre pro et anti-Brexit dépasse le clivage traditionnel entre conservateurs et travaillistes. Le Premier ministre 'tory' veut profiter de cette nouvelle donne, explique Gilles Leydier, professeur de civilisation britannique à l'université de Toulon.

Le Premier ministre conservateur Boris Johnson a focalisé sa campagne sur un objectif : rassembler autour du Brexit. Même si cela implique d'aller chasser sur les terres travaillistes un électorat plus populaire.
Le Premier ministre conservateur Boris Johnson a focalisé sa campagne sur un objectif : rassembler autour du Brexit. Même si cela implique d'aller chasser sur les terres travaillistes un électorat plus populaire. © AFP / Hannah McKay

Gilles Leydier, professeur de civilisation britannique à l'université de Toulon, enseigne l'histoire politique britannique et écossaise. Directeur de la revue L'Observatoire de la société britannique, il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur le système politique britannique, les relations centre-périphérie, la place de l'Écosse et la question du nationalisme identitaire.

Il explique pour France Inter comment Boris Johnson, le Premier ministre conservateur, veut réussir là où Theresa May a échoué : rassembler le 12 décembre les différentes familles conservatrices autour de son accord de divorce, tout en faisant le plein des voix dans les anciens fiefs électoraux travaillistes où le Brexit a séduit l'électorat populaire. 

FRANCE INTER : Vous avez identifié trois hypothèses réalistes pour les législatives britanniques du 12 décembre…

GILLES LEYDIER : "La première est le statu quo. Le Parti conservateur termine premier mais reste minoritaire. Le Premier ministre Boris Johnson serait reconduit mais formerait un gouvernement minoritaire et aurait besoin d'alliés, comme aujourd'hui. Deuxième hypothèse, les travaillistes arrivent en tête. En aucun cas, néanmoins, il me semble possible d'envisager une victoire majoritaire. Jeremy Corbyn pourrait éventuellement être Premier ministre mais aurait besoin de former une coalition avec d'autres partis, comme les Libéraux démocrates, les nationalistes écossais ou gallois. La troisième hypothèse, qui est à l'heure actuelle la plus plausible, verrait un renforcement du succès du Parti conservateur, qui arriverait à nouveau premier mais cette fois avec une majorité absolue." 

Pourquoi l’hypothèse d’un renforcement des Tories est-elle selon vous la plus probable ?

"Il y a d'abord l'enjeu du Brexit, qui va beaucoup peser. Tous les électeurs favorables à la sortie de l'Union européenne vont converger vers le Parti conservateur. En tout cas, c'est l'objectif numéro un de la campagne de Johnson. 

Il cherche à effacer les clivages internes aux Tories [les conservateurs, ndlr], entre les eurosceptiques modérés, soucieux des intérêts commerciaux britanniques, partisans d'un Brexit "soft" ; les pro-Farage qui veulent couper toute forme de lien avec l'UE pour reprendre le contrôle ("Take back control") et renouer avec la souveraineté nationale anglaise ; et les "Globalists" qui fustigent le carcan européen et prônent l'ultralibéralisme concurrentiel et l'État minimal.

Boris Johnson veut réduire la fracture entre ces différentes tendances conservatrices. Il veut toucher le cœur de l'électorat tory, les classes moyennes supérieures, mais aussi le monde des affaires, assez sceptique à l'égard des conservateurs mais qui l'est encore davantage à l'égard de la politique économique et sociale proposée par Jeremy Corbyn. 

Et puis, il y a les "brexiters" durs, le Brexit Party, les héritiers de Ukip, qui présentaient pour Johnson une menace très forte. Or ils ont assuré ne pas se mettre en concurrence face aux Tories. Un véritable cadeau de Farage à Johnson."

Boris Johnson veut aussi rallier les classes populaires, modestes, les ouvriers, les déclassés, a priori favorables au Labour mais qui ont voté pour le Brexit...

"C'est la raison pour laquelle, pendant sa campagne, il a multiplié les déplacements dans le nord industriel, les Midlands, une partie du Pays de Galles, où le "Leave" l'a emporté en 2016 dans de nombreux fiefs électoraux travaillistes."

C'est pour ne pas s'aliéner l'électorat populaire que Johnson présente un programme économique qui annonce clairement la fin de l'austérité, qui fait des promesses assez importantes pour renflouer le “welfare state”, engager des médecins et des infirmières.

Ce que n'a pas réussi Theresa May, Boris Johnson y parvient ? 

"Johnson est une autre forme d'animal politique, beaucoup plus charismatique, entraînant, avec un discours peut-être plus démagogique ou populiste, beaucoup plus volontariste. Et puis le Premier ministre incarne le vote pro-Brexit puisqu'il a été directement engagé pendant la campagne du référendum, il a été un élément moteur, voire décisif dans le basculement en faveur de la sortie de l’Union européenne. Donc il a une certaine légitimité à revendiquer la réalisation du Brexit. Ce qui était impossible pour May."

Vous estimez que la polarisation entre "brexiters" et "remainers" écrase finalement toute la vie politique...

"C’est vrai. À peine 5 à 8 % des Britanniques échappent au clivage entre "brexiters" et "remainers" et ne se reconnaissent dans aucune de ces catégories, alors qu'un pourcentage bien plus important de la population ne se reconnaît ni dans les conservateurs ni dans les travaillistes. 

Le clivage entre les deux camps n'a cessé de s'accentuer depuis 2016, et personne au Royaume-Uni ne peut y échapper. Les Britanniques en ont assez du Brexit, mais on ne cesse de les interroger sur le sujet. Alors il y a une pression pour qu'ils se positionnent." 

Une certaine défiance envers le personnel politique semble s'être installée. Est-elle spécifique à la vie politique britannique ? 

"Non, la défiance par rapport aux élites de tout ordre existe dans toutes les démocraties occidentales développées. C'est un aspect du populisme, cette dichotomie, ce partage du monde entre d'un côté le peuple et, de l'autre, les élites politiques, économiques, médiatiques, etc.

En Grande-Bretagne, le référendum sur l'Europe a été l'occasion de cristalliser le ressentiment à l'encontre des élites pour une catégorie de la population. Il a mêlé le rejet des élites qui dirigeaient l'Europe à celui des élites britanniques qui proposaient le référendum.

Les gens qui ont voté pour le Brexit ont voté autant contre l'Europe que contre David Cameron.

Ensuite, l'incapacité des institutions britanniques à trouver une solution rapide après le référendum a continué d'alimenter le ressentiment à la fois contre l'Europe, accusée de machiavélisme, et contre Westminster, qui était incapable de permettre au Royaume-Uni de quitter l'Union."

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