Le mouvement de contestation lancé le 22 février en Algérie ne faiblit pas en intensité. Après 25 semaines de contestation, le pouvoir ne cède rien et montre de plus en plus de signes de fermeté. Rencontre avec Karim Amellal, professeur à Sciences-po, romancier franco-algérien.

Après 25 semaines de contestation, la colère de la rue algérienne vis à vis du pouvoir ne retombe pas.
Après 25 semaines de contestation, la colère de la rue algérienne vis à vis du pouvoir ne retombe pas. © AFP / Ryad Kramdi

FRANCE INTER : Depuis 25 semaines, les cortèges sont toujours aussi massifs, on ne voit aucun signe de démobilisation. Comment l'expliquez-vous ? 

Karim Amellal : "Les manifestations se poursuivent, pas seulement à Alger, le mardi (NDLR : cortège des étudiants) et le vendredi point d'orgue de ce mouvement. 

Le pouvoir, et en particulier Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d'état-major des Armées, parie sur l'émiettement, la division, le pourrissement même de la contestation. Ce n'est pas ce qui arrive. Les rues d'Alger et d'autres villes sont toujours aussi pleines et les slogans se durcissent. Il y a des appels à la désobéissance civile, des appels au changement de régime, pas seulement des figures du régime. Et puis on entend des appels au départ de tout le monde, y compris celui du chef d'état-major."

On a noté une plus grande fermeté du pouvoir ces dernières semaines. Les porteurs de drapeau, de pancartes sont interpellés. Ces menaces, ces pressions peuvent-elles décourager les manifestants ? 

Karim Amellal : "C'est ce qu'espère le pouvoir. Mais ça ne marche pas, même après avoir essayé la division, vieille tactique du pouvoir algérien depuis l'indépendance, comme la division entre Arabes et Kabyles. Après cela, ils ont tenté la division liée à une fantasmée main étrangère, française notamment, qui manipulerait le mouvement. Maintenant, c'est une autre tactique, tout aussi classique, qui est utilisée : la répression en visant le drapeau amazigh (kabyle). Il y a aussi des détenus d'opinion, des blogueurs, des journalistes, des sites d'informations qui sont bloqués. Donc le pouvoir utilise l'éventail classique de ces tactiques d'intimidation. Mais le fait est que ça ne fonctionne pas.

La rentrée s'annonce, elle va être très chaude. Il y a des foyers de contestation qui commence à surgir un peu partout dans le pays par rapport à des sujets du quotidien : la distribution d'eau potable, la situation dans les hôpitaux. Ce sont de sujets qui ne relèvent pas à proprement parler de la contestation politique, mais de la vie quotidienne. Il est vraisemblable que cela vienne nourrir la contestation et sans doute la renforcer." 

Le président par intérim Abdelkader Bensalah semble plus conciliant que le chef d'état-major des Armées. Y a-t-il un vrai partage des rôles entre eux ? 

Karim Amellal : "Le chef du gouvernement et le président par intérim sont tous hors cadre constitutionnel. On est dans un système qui n'est fondé sur rien juridiquement. Ce sont des marionnettes qui ont été mises là par le chef d'état-major, par une partie de l'armée, car je pense que l'armée est divisée. Le chef d'état-major des Armées, Ahmed Gaïd Salah est de facto l'homme fort du pays. C'est l'homme tout puissant. Les autres suivent ses directives, ils sont là pour lâcher du lest, pour lancer des initiatives.

Les Algériens qui protestent ne veulent pas un changement de figure du régime, ils veulent que le régime s'en aille, disparaisse. Ils veulent qu'une autre République vienne la remplacer. 

C'est à ce stade une situation d'impasse. Avec quand même des points positifs : Abdelaziz Bouteflika a été déchu, la présidentielle prévue en juillet a été annulée. Ce mouvement a obtenu des acquis et je crois qu'il va se poursuivre."

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.