Passé le temps de la révolte, il faut désormais reconstruire. C’est en substance le message du magazine "Rolling Stone", qui confie sa couverture de juillet à un artiste afro-américain engagé. Mais en choisissant la référence à une œuvre de Delacroix, Kadir Nelson convoque une histoire complexe.

Après le New Yorker, c'est Rolling Stone qui confie sa couverture à l'artiste Kadir Nelson, qui livre une interprétation très personnelle de "La Liberté guidant le peuple".
Après le New Yorker, c'est Rolling Stone qui confie sa couverture à l'artiste Kadir Nelson, qui livre une interprétation très personnelle de "La Liberté guidant le peuple". © Rolling Stone

1. L’image

La référence est évidente. L’auteur de la couverture du dernier Rolling Stone l’assume d’ailleurs pleinement. Une femme arborant sur sa poitrine la figure de George Floyd, "stars and stripes" en foulard et poing levé, le regard tourné sur le côté, suivie d’un jeune homme, dans la même gestuelle. Un ciel dont le bleu est renforcé par une massive formation nuageuse, qui guide le regard sur les deux principaux protagonistes. La comparaison avec La Liberté guidant le peuple, d’Eugène Delacroix, s’arrête là. Ici, point de drapeau ou d’arme brandie, pas de blessé ou de décombres, ni barricade ni poitrine dénudée.

Les deux personnages peints par l’artiste Kadir Nelson dans American Uprising ("Un soulèvement américain") sont soutenus en arrière-plan par une foule mobilisée, arborant des slogans – "Our Lives Matter", "Justice For All", "I Can’t Breathe"… – sous un drapeau américain. Des noirs, des blancs, parfois masqués (pour des raisons sanitaires, à l’évidence).

2. Le message

Dans son numéro de juillet, l’édition américaine de Rolling Stone revient sur les origines du mouvement Black Lives Matter, "comment il a été construit, comment il change l’Amérique et où il va". En choisissant de confier sa couverture à l’artiste Kadir Nelson, le magazine se place au cœur de la culture afro-américaine, sur laquelle l’artiste a bâti sa carrière.

Mais que faut-il lire dans American Uprising ? Sans doute une simple évocation de la dynamique révolutionnaire. Ou peut-être un parallèle précis avec la Révolution de Juillet, un soulèvement des Parisiens, réprimé dans le sang, en réponse à une tentative de coup de force constitutionnel du roi Charles X pour bâillonner l’opposition libérale.

On devine que les personnages de Kadir Nelson manifestent pour demander, une fois de plus, l’égalité dans les faits pour tous les citoyens américains, quelle que soit leur origine. Ils marchent tous dans la même direction, face au spectateur, déterminés, derrière une femme. Parce que, dit Nelson, "les personnes qui ont poussé au changement sont des femmes".

Mais à la différence des héros de Delacroix, qui observent sans dévier leur guide, les regards des manifestants sont un peu dispersés. Comme si la femme et l’enfant n’était finalement pas les seules incarnations de leur lutte, la quête de justice concernant tous les Américains, et pas seulement une minorité.

3. Derrière l’image

Avec Kadir Nelson, ce sont des pans entiers de la culture et de l’histoire des Afro-Américains qui sont mis en avant. L’artiste raconte, d’Amistad, le film de Steven Spielberg qui raconte la mutinerie d'esclaves africains en 1839, sur lequel il a travaillé en début de carrière, à sa somme sur la "Negro League" de Baseball (We Are The Ship), comment les noirs, parfois bien malgré eux, ont façonné l’Amérique.

Mais en utilisant La Liberté guidant le peuple, il prend le risque de friser la caricature… et de figurer une vaine bataille. Car les "Trois-Glorieuses", ces trois jours qui, en juillet 1830, ont mis un terme au règne de Charles X, furent également fatales à l’aventure révolutionnaire, aux aspirations des émeutiers parisiens, réprimés dans le sang par les troupes du maréchal Marmont. 

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